Comment un jeune ingénieur trinidadien doté d’une vision internationale peut-il transformer la sécurité de l’industrie lourde grâce à l’intelligence artificielle, et pourquoi ce projet interpelle-t-il tout l’écosystème tech de la Silicon Valley ?
À première vue, Thomas Lee Young n’a rien du fondateur type de la baie de San Francisco. Sa voix caribéenne, son nom à consonance chinoise et son bagage d’ingénieur issu de Trinidad et Tobago forment un cocktail singulier dans le milieu florissant mais homogène des start-up américaines. D’où lui vient ce parcours atypique ? Peut-on réellement faire d’un héritage familial d’ingénieurs, dans un petit territoire caribéen, une force concurrentielle sur l’une des scènes technologiques les plus compétitives au monde ?
Rien n’a été simple pour Young. Obnubilé dès l’enfance par la Silicon Valley, il avait mis tous ses espoirs dans Caltech, pour voir ses ambitions contrecarrées par la pandémie, les galères de visa et un effondrement du marché qui a pulvérisé ses économies. Pourquoi ne pas avoir lâché prise à ce stade ? Comment son passage éclair par Bristol et Jaguar Land Rover a-t-il fini par façonner une expertise en « human factors engineering », un domaine méconnu mais crucial dans l’industrie lourde ?
Quand la tradition familiale rencontre l’IA, l’outsider redéfinit les règles du jeu industriel.
Le déclic vient d’un constat de terrain : la sécurité industrielle repose souvent sur des documents obsolètes, brouillons, parfois truffés d’erreurs. Pourquoi, à l’ère du numérique, les procédures opérationnelles échappent-elles à la révolution informatique ? Young a tenté d’alerter Jaguar sur le problème, en vain. Il quitte alors le constructeur pour postuler à Entrepreneur First, l’un des incubateurs européens les plus redoutés, et embarque rapidement Aaryan Mehta, un autre « refusé du rêve américain », comme cofondateur. Ces deux profils cosmopolites, recalés du système US, forgent-ils un avantage indiscutable ?
Interface, leur start-up, veut réconcilier l’intelligence artificielle et la sécurité industrielle. Mais comment convaincre les géants de l’énergie, réputés conservateurs, de miser sur une plateforme qui promet d’auditer leurs procédures par des modèles d’IA ? Des résultats frappants émergent : dans un grand groupe énergétique canadien, Interface détecte 10 800 erreurs en trois mois. Le même travail, réalisé manuellement, aurait coûté 35 millions de dollars. Est-ce là le tournant que l’industrie attendait ?
Pour autant, les obstacles abondent. Les premiers contrats à plusieurs millions enthousiasment Interface, mais le défi devient vite celui d’une croissance accélérée : embaucher, scaler, convaincre un secteur qui reste suspicieux envers la jeunesse – et l’audace. Comment Young surmonte-t-il le scepticisme des décideurs, souvent trois fois plus âgés que lui ? Un sens inné du « wow moment » suffit-il à gagner leur confiance, ou faut-il un bagage culturel et technique spécifique ?
Paradoxalement, ce positionnement d’outsider attire aujourd’hui les talents lassés des sempiternelles apps B2B. L’idée de quitter ponctuellement la bulle Bay Area pour enfiler un casque sur un site industriel devient une arme de séduction. Interface surfe sur une double rareté : moins de 1 % des start-up californiennes s’attaquent à l’industrie lourde, et il est encore plus rare de croiser des fondateurs issus de parcours « hors système ». Cette quête a-t-elle vocation à redéfinir le rêve américain, ou n’est-elle qu’un épiphénomène voué à l’absorption par la Silicon Valley ?
Reste une incertitude majeure : l’intelligence artificielle sera-t-elle suffisante pour réparer des décennies d’insouciance en matière de sécurité industrielle, ou faudra-t-il, à l’avenir, des entrepreneurs encore plus disruptifs pour sauver des vies sur les chantiers ?
Source : Techcrunch




