Étrange époque que la nôtre, où l’intelligence artificielle colonise aussi bien les salles de classe que les usines coréennes, tandis que l’Europe se débat pour garder la main sur l’agora numérique, et où les fabricants de tracteurs et de batteries rêvent de paradis high-tech tout en gouttant aux délices de l’enfer industriel. Les fils invisibles du progrès technique s’entrecroisent, nous piégeant dans une gigantesque toile où chaque innovation prétend nous libérer tout en resserrant nos chaînes. À observer les ados américains papoter quotidiennement avec leur chatbot préféré pendant que la Corée du Sud se transforme en fabrique géante d’IA avec Nvidia aux manettes, on se dit que la frontière entre assistant virtuel, outil industriel et juge moral a fondu plus vite qu’accusation de greenwashing dans un salon de l’auto électrique.
Le paradoxe, c’est que la technologisation de nos relations – qu’elles soient sociales, professionnelles ou institutionnelles – accélère tout en exacerbant une nouvelle forme de fracture : générationnelle, sociale ou géopolitique. Les adolescents cherchent dans la machine le confident que la société ne leur offre plus, quitte à confier leur mal-être à une IA parfois létale. Pendant ce temps, les institutions européennes jouent les pères fouettards, infligeant amendes et autres punitions aux plateformes qui refusent de se plier à leurs nouvelles morales. Mais, ironiquement, réguler l’algorithme n’efface pas la solitude, et interdire le blue check douteux ne fera pas revenir la confiance.
Pendant que l’Occident médite sur l’équilibre entre droits numériques et invocations réglementaires, l’Orient avance à grand renfort de GPU comme si le futur industriel dépendait du nombre de puces Nvidia installées par kilomètre carré. La Corée du Sud, érigée en laboratoire mondial de l’IA, rivalise d’ingéniosité pour fusionner industrie, 5G, cloud et “Physical AI”, quitte à réveiller la bête de l’industrialisation algorithmique réchauffée à la sauce Asie. À l’ouest, mêmes espoirs mais autres maux : chez Monarch Tractor comme chez Tesla, l’innovation hardware tangue – qui sur des promesses de tracteur autonome bogué, qui sur des ventes de voitures qui ne font plus “vroom” – et chacun parie désormais sur le logiciel ou la batterie comme nouveau Graal. Exit la matière, vive la donnée et le lithium.
Derrière chaque promesse algorithmique, la réalité du marché n’offre jamais de garantie éternelle.
On assiste alors à cette métamorphose silencieuse où même le « roi Tesla », dont les bénéfices automobiles partent en fumée aussi vite que ses crédits d’impôts, se découvre providentiellement sauvé par l’humble batterie domestique et la rotation énergique des datas centers alimentés par la course à l’IA. Monarch Tractor, de son côté, tente le “all-in software” pour ne pas finir dissous dans la gadoue de la ferme connectée. Peut-on encore parler de technologie comme outil d’émancipation quand elle sert, tour à tour, de pansement pour les angoisses adolescentes, de mètre étalon de puissance entre continents, de gilet de sauvetage pour industriels menacés ? L’ère post-matérielle du numérique, c’est celle où même la matière première, la batterie, s’envole et spécule sur l’avenir des data.
Reste à savoir ce que nous demanderons demain à nos IAs – un ami, un juge, un énergéticien, une boussole morale ou tout à la fois. Peut-être qu’en Europe, en Asie ou dans les exploitations agricoles du Midwest, l’avenir appartiendra moins à ceux qui cumulent les GPU qu’à ceux qui sauront hacker nos vieilles attentes humaines. Avec, en filigrane, cette question : innover, est-ce vraiment dépasser ses limites, ou simplement en poser de nouvelles et se rassurer à coups de règlements, de brevets… et de batteries bien pleines ?




