Il fut un temps où l’angoisse de l’inconnu se nichait derrière la porte d’un motel miteux ou au fond du bocal à cornichons familial. Désormais, chaque bagel livré, chaque frigo rempli à l’avance, chaque brin d’herbe suspect dans nos espaces verts — tout concourt à faire trembler le consommateur contemporain. Les plaies modernes ne sont ni bibliques ni carnavalesques, elles se nomment livraison contaminée, frigo automatique façon Airbnb, ou dérive cybernétique. Les plateformes vantent leur magie, mais derrière l’écran et la promesse du “sans contact”, sommes-nous encore plus vulnérables qu’à l’époque du marchand ambulant ?
La livraison, hier synonyme d’oisiveté bon enfant, est devenue terrain miné. Qu’un simple repas DoorDash puisse empoisonner – au sens propre comme au figuré – la confiance dans tout un pan de l’économie du clic, voilà qui interroge. Car le même virus de la méfiance plane sur chaque service : désormais, même une chambre Airbnb ne s’ouvre plus seulement sur l’aventure locale, mais sur un ballet logistique où hôtes rangent vos courses et déverrouillent votre séjour d’un tapotement sur écran. Quand l’invisible devient la règle, la paranoïa infuse, et la sécurité alimentaire n’est qu’un chapitre d’une vaste saga anxiogène sur l’invisibilité des risques. Après tout, les insectes ne grouillent plus seulement dans la salade, ils rampent dans les algos et protocoles de la “gig economy”.
Dans cette jungle où tout est livré ou numérisé, la sécurité elle-même devient un service en cloud, vendue clef en main par les nouveaux messies de la cybersécurité. Que Vega Security propose de décentraliser la surveillance, c’est peut-être moins une révolution technique qu’un ultime aveu de défiance envers les structures trop bien huilées des géants comme Splunk : à chaque boîte son danger, son expédition, sa salade potentiellement toxique. Cela nous ramène à l’ambivalence de l’automatisation poussée : entre la livraison du beignet et celle du malware, il n’y a parfois qu’une astuce d’API, et chaque confort instantané ouvre une brèche dans le cocon de nos certitudes sécuritaires.
Quand la technologie se veut rassurante, elle finit parfois par transformer le domicile connecté en théâtre de l’absurde et de la défiance généralisée.
Jusqu’au jardin, la techno-invasion s’étend. Le combat contre les mauvaises herbes, naguère manuel et odorant, s’appuie désormais sur le duo improbable de la vapeur et de l’intelligence artificielle, confiant à la vision par ordinateur la tâche de trier le trèfle du chiendent. Ce retour à la vapeur, après l’échec des lasers meurtriers, c’est mieux qu’un clin d’œil à nos désirs d’écologie : c’est la preuve que le progrès ne fait qu’enfler la boîte de Pandore des inquiétudes, passant des intoxications chimiques à la crainte d’un algorithme aveugle pulvérisant notre rosier préféré.
Tout converge vers une étrange promesse : la sécurité, l’hospitalité, le confort, la propreté, tout peut être livré, automatisé, garanti “sans intervention humaine” – mais à choisir cet Eden aseptisé, ne construisons-nous pas nous-mêmes le décor, high-tech et feutré, de nos angoisses communes ? Entre la paranoïa de l’arnaque alimentaire, la tyrannie de la data non-centralisée, et l’éternel retour du désherbage, la technologie n’a jamais autant ressemblé à ce qu’elle prétendait exorciser : un subtil mélange de panacée, de poudre aux yeux, et de roulette russe. Le monde du clic livrera-t-il demain la paix d’esprit (et le jus d’orange pressé chaud) — ou n’est-ce là qu’un mirage, l’ultime ersatz de liberté dans une forteresse numérisée toujours plus perméable à la défiance ?




