Le monde court, roule, scroll et partage à toute vitesse vers l’avenir, mais pour quelle révolution, franchement ? Sur les routes américaines, Waymo lance sa flotte de robots-taxis sur les autoroutes californiennes pendant que Ford rêve de BlueCruise, Tesla promet ses armadas de batteries – sans omettre de rappeler son Powerwall 2 pour cause de flambées inopinées. Derrière la promesse d’une mobilité « intelligente » se dessine l’éternelle valse entre innovation forcenée, rentabilité encore floue et ambitions mégalomaniaques comme celles d’Elon Musk, qui prévoit de noyer la planète sous 20 millions de voitures en 2035, pile à l’heure pour la Saint-‘Jamais-j’y-crois’.
Mais ce bal des annonces n’est pas qu’affaire de moteurs et de data géolocalisée. C’est la logique même de l’industrie technologique tout entière qui court-circuite la cohérence au nom du marketing viral. Pendant que Waymo fantasme sur la rentabilité des kilomètres autonomes et que d’autres start-ups cherchent un business model au coin du périphérique, c’est la connectivité qui infiltre l’intimité des foyers. Que ce soit Tesla, Ford ou Toyota, tous misent sur la batterie de demain et le logiciel omnipotent. Sauf que, dans les faits, le rapport à la machine ne se limite plus au trajet domicile-boulot : il investit nos loisirs, filtre nos souvenirs et, surtout, fabrique notre distraction.
La vraie guerre de la techno ne se livre finalement pas uniquement sur le bitume, mais aussi dans le cloud, sur les plateformes où l’emprise se fait douce et consentie. Ainsi, la poussée de Netflix pour détrôner YouTube dans le podcast vidéo illustre merveilleusement la tyrannie du contenu exclusif : le roi du streaming négocie à coups de millions pour s’accaparer « The Breakfast Club » ou « Stuff You Should Know », tout en orchestrant une fragmentation du web capable de rendre schizo le spectateur déjà lessivé par l’abondance de choix. Et pour couronner le tout, Spotify, complice mercenaire, balance ses podcasts sur Netflix et déserte YouTube comme on vide une colocation bruyante.
Quand la mobilité veut rendre l’humain liquide, la tech le fige en artefact monétisable, souvenir par souvenir, clic par clic.
Mais l’invasion ne s’arrête pas là. Meta, dans une manœuvre aussi sournoise que spectaculaire, ouvre la boîte de Pandore de nos galeries photo avec son IA supposée créative : le deal est simple, offrez vos clichés « non publiés » et, en échange, recevez des suggestions d’édition, c’est-à-dire – disons-le – un aspirateur à data branché en permanence sur l’intimité numérique. L’innovation, ici, c’est ce flou artistique entre création personnalisée et exploitation statistique. Meta vous promet monts et merveilles, mais transforme tout souvenir laissé sur son cloud en brique d’entraînement IA ou, pire, en argument publicitaire ciselé sur mesure par vos propres émotions capturées.
On nous vend la liberté de mouvement, l’ubiquité de la distraction, la magie d’un souvenir remixé, mais derrière chaque innovation, c’est bien une emprise qui se renforce. La mobilité autonome et la fragmentation des contenus ne sont-elles que les nouveaux masques d’une même volonté : transformer chacun d’entre nous en consommateur captif, chacun de nos mouvements – dans la ville, le salon ou la sphère privée – en data monétisée ? L’avenir techno, malgré ses envolées lyriques, ressemble à une immense nasse où se confondent innovation, surveillance, et ce mythe persistant de la personnalisation qui finit par tout uniformiser, à commencer par nous-mêmes.




