L’éternel spectacle du TechCrunch Disrupt, c’est un peu la Fashion Week pour geeks : même tension dans l’air, même parade multimillionnaire, sachant que le dernier cri côté pitch tech ou accessoire AI aura le même effet qu’une chaussure à plateforme chez Balenciaga – susciter l’envie ou la consternation, selon son pouvoir de disruption. Mais derrière le cirque savamment chorégraphié des keynotes et des badges, se joue autre chose : la cruelle preuve que la technologie avance à une telle vitesse que même la Silicon Valley a l’impression d’être un modem 56K face à un laser quantique. Dans ce théâtre halogéné de la croissance, chaque minute de rabais se négocie en ligne comme une option boursière, histoire de faire partie de l’avant-garde pour moins cher que son café latté gluten free à 12 dollars.
Au fil des stands, la frontière est plus floue que jamais entre l’innovation sincère et la cosmétique entrepreneuriale. Faut-il vraiment croire aux promesses d’une startup qui “révolutionnera la supply chain de l’orbite basse” tandis que les “Braindates” ressemblent à des speed-datings d’existences augmentées ? L’évangile du “moonshot” a-t-il encore du sens quand l’essentiel est de pitcher plus vite que le voisin afin d’attirer le dernier VC insomniaque, tout droit sorti d’un happy hour sous amphétamines ? La tech, comme la startup culture qui la voit naître, ne cesse de tordre les conventions : des vestes trop grandes portées sur des t-shirts à message, et surtout cette conviction religieuse qu’un bug peut toujours devenir une feature, pourvu qu’on sache le vendre au bon moment.
La métamorphose du builder, désormais guidé par la recette secrète d’OpenAI ou Google Cloud, n’a plus rien d’artisanal. Là où le garage de Steve Jobs sentait la sueur et la poussière, le codeur 2025 shippe, scale et sanctifie le feedback sur un “deal flow” en mode café industriel. Tandis que 60 jeunes pousses s’affrontent sur fond d’IA, le mantra du “Next Big Thing” se transforme souvent en “Next Meh Thing”. L’obsession de la disruption donne parfois l’étrange sensation qu’on célèbre la capacité à grossir plus vite qu’à durer, avec comme seul garde-fou le sourire carnassier d’un investisseur « serial failer » et quelques pépites narratives pour le barbecue du dimanche, faute d’avoir trouvé la licorne promise.
À force de confondre disruption et novlangue à la mode, la tech court parfois dans sa propre roue d’acier sans jamais sauter hors de la cage.
Parce qu’au fond, derrière les néons et le glitter algorithmique, tout le monde joue à la roulette de l’avenir : fondateurs, investisseurs, ingénieurs — tous persuadés qu’en posant la bonne question (“Et si…?”), ils finiront par déclencher l’accident industriel ou le jackpot planétaire. Que la licorne soit de chair, d’acier ou de silicone, la foule se presse, promo ou pas, espérant que le prochain Disrupt soit celui où elle ramènera la bonne histoire – celle qui excite à la fois la FOMO de LinkedIn et les regrets de Kevin Rose.
Car la véritable disruption ne s’achète pas avec un billet Early Bird ni ne s’attrape lors d’un happy hour trop sucré ; elle surgit dans l’improbable, l’angle mort, le couloir trop sombre pour les photographes. L’innovation, la vraie, continue d’appartenir aux hérétiques qui osent mélanger les genres, rêver hors des rails, quitte à ne repartir qu’avec une anecdote pour la prochaine cuite du secteur. En attendant le pitch ”disruptif” qui renversera toutes les règles, la tech continuera surtout d’être ce cirque permanent où tout le monde parie sur la prochaine illusion collective.




