Comment l’Inde a-t-elle réussi à attirer sous les projecteurs les géants mondiaux de l’intelligence artificielle et à faire converger les investisseurs, CEO et politiques du monde entier à New Delhi ? Est-ce le signe d’un virage décisif pour l’écosystème technologique indien, ou une nouvelle bataille mondiale pour l’influence dans l’IA ?
La dernière édition du AI Impact Summit, événement d’envergure de quatre jours organisé en Inde, a frappé fort. Plus de 250 000 visiteurs, rien de moins. Sundar Pichai (Alphabet), Sam Altman (OpenAI), Dario Amodei (Anthropic), Mukesh Ambani (Reliance), Demis Hassabis (Google DeepMind)… toute la crème de la tech mondiale était là. Narendra Modi, Premier ministre indien, partageait la scène avec Emmanuel Macron – un duo politique inattendu, mais révélateur de la portée internationale de cette grande messe technologique. Que sont venus chercher ces ténors de la Silicon Valley et de l’industrie mondiale ?
Derrière les discours, les chiffres donnent le ton : l’Inde vient de flécher 1,1 milliard de dollars pour son propre fonds d’investissement soutenu par l’État, ciblant les start-up IA et la manufacture avancée. Tandis qu’OpenAI, nouvel oracle numérique, compte déjà plus de 100 millions d’utilisateurs actifs en Inde chaque semaine – un record uniquement battu par les États-Unis –, la course à l’équipement est lancée. Blackstone mise 600 millions sur Neysa, start-up locale d’IA. C2i, jeune pousse spécialisée dans l’énergie pour data centers, décroche 15 millions de dollars. L’argent coule à flots, mais derrière cette manne, n’est-ce pas aussi une inquiétude croissante sur l’emploi qui se profile ?
Face au boom de l’IA, l’Inde joue gros : entre ambition globale et risques sociaux, quel futur prépare-t-elle pour ses millions de jeunes actifs ?
Car si l’optimisme règne sur les investissements, la crainte d’instabilité gagne le terrain du travail : pour Vineet Nayyar (HCL), c’est clair, « le profit avant l’emploi ». Vinod Khosla, fondateur du fonds Khosla Ventures, va plus loin. Pour lui, les métiers des services IT et BPO pourraient tout simplement disparaître en cinq ans face à l’automatisation par l’IA ! Une révolution ou une catastrophe silencieuse pour les 250 millions de jeunes Indiens, invités à “vendre au monde entier” des produits fondés sur l’IA plutôt qu’à espérer un emploi classique ?
Cette stratégie high-tech se décline sur tous les fronts. Les alliances se multiplient : AMD avec Tata pour des infrastructures IA à grande échelle, Anthropic avec Infosys pour déployer Claude auprès des entreprises et ouvrir un centre d’excellence à Bangalore, une ville qui devient le nouveau centre de gravité de l’IA. OpenAI prévoit deux nouveaux bureaux, tandis que la startup Sarvam veut placer ses modèles ouverts sur des téléphones, voitures ou lunettes connectées. Les multinationales indiennes investissent massivement, comme Adani, qui promet 100 milliards de dollars dans les data centers IA alimentés en énergie verte quoi qu’il en coûte.
Un vrai bouillonnement : modèles linguistiques multilingues par Cohere Labs, outils de synthèse vocale inédits, collaborations internationales massives (G42, Cerebras, MBZUAI…), et jusqu’à une “déclaration de New Delhi” signée par 88 États pour un usage “social et économique” – même la Chine et la Russie ont signé. Mais derrière cet emballement, qui contrôle vraiment le devenir de l’IA indienne ? Est-ce l’État, les multinationales, ou bien les grandes plateformes US qui s’ancrent toujours plus dans le pays ?
Si les jeunes Indiens paraissent séduits (18-24 ans représentent près de 50 % des utilisateurs ChatGPT du pays), l’Inde peut-elle réussir la transformation de promesse technologique en progrès social, ou va-t-elle accentuer les fractures dans une course effrénée à l’innovation et à la rentabilité ? La croissance rapide de l’IA profitera-t-elle réellement à la majorité de la population, ou uniquement à une minorité ?
En définitive, au-delà des milliards investis et des annonces en cascade, l’Inde pourra-t-elle écrire son propre scénario dans la grande histoire de l’IA mondiale, ou restera-t-elle dépendante des choix des géants étrangers et de la volatilité du marché international ?
Source : Techcrunch




