L’intelligence artificielle va-t-elle vraiment libérer l’humain, ou se contente-t-elle de le reconditionner façon playlist personnalisée ou retraite volontariste ? À observer la frénésie de Spotify pour offrir à chaque quidam le fantasme du « curateur » musical assisté par Prompted Playlists, on jurerait assister à une démocratisation de la créativité. Pourtant, derrière la convivialité de l’algorithme, notre autonomie s’effrite comme une vieille compile mp3 – la question n’est plus « Qu’est-ce que j’aime ? », mais « Quelle humeur veux-je simuler aujourd’hui ? » Simple gadget, ou bien subtil glissement du pouvoir de création de l’humain vers la machine, qui finit, mine de rien, par choisir pour nous ?
Ce glissement touche tous les secteurs, à commencer par l’entreprise où l’IA se rêve désormais en « témoin de moralité » avec Witness AI, garant autoproclamé du bon sens, prêt à épingler le moindre écart dans vos e-mails comme un procureur digital en réu. On croyait l’intelligence artificielle cantonnée à la productivité, la voici désormais chaperonne et délatrice, s’érigeant en juge-arbitre alors que ses propres critères restent opaques et changeants. La démocratisation technologique n’aura jamais été aussi verticale : l’IA décide qui écoute quoi, qui doit partir ou rester, qui s’autorise à jouer… et qui doit rendre les jouets.
Car derrière les promesses lisses du progrès, le bug n’est jamais loin. Quand SK Telecom fusionne ses divisions IA au nom de l’agilité – voir le feuilleton AI CIC à Séoul – le rideau se lève sur des plans de retraire « volontaires » à la carte. Euphémisation managériale ou ultime avatar du « choix » algorithmique ? Même le personnel finit par ressembler à une base de données segmentée : si la playlist ne vous convient plus, sautez (avec indemnités). La machine opère, mais la créativité et l’humain deviennent variables d’ajustement, tout juste bons à alimenter la prochaine version du prompt.
Dans la grande symphonie de l’IA, sommes-nous encore musiciens ou simples figurants sur le banc de touche ?
Penchons-nous alors sur ceux qui n’ont même pas les mots pour défendre leur place : les enfants, nouveaux cobayes des IA de salon et de chambre d’enfant. Là où la « personnalisation » musicale promet l’émerveillement, la conversation avec une peluche connectée vire parfois au cauchemar – jusqu’aux tragédies que certains législateurs veulent freiner par un moratoire sur les jouets intelligents. Peut-on vraiment demander à la même industrie qui a privatisé nos émotions musicales de veiller sur la formation de l’imaginaire des plus jeunes ? La question fait peur autant que les paroles du dernier tube généré sur commande.
Ce qui se joue dans cette convergence, c’est la frontière mouvante entre confiance, contrôle et renoncement. De la playlist personnalisée à l’e-mail sous surveillance, du départ volontaire à la peluche sous moratoire, la technologie repousse sans cesse la ligne rouge du consentement, de la créativité et de la responsabilité individuelle. Si l’IA s’improvise chef d’orchestre, il nous reste à choisir la partition. Continuerons-nous à improviser… ou finirons-nous par ne plus avoir que la possibilité de liker ?




