Rallumer la Nuit, éteindre l’Avenir : l’obsession de tout voir (et tout automatiser)

Illustration originale : Evan Iragatie / Flux

Edito
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Rallumer la Nuit, éteindre l’Avenir : l’obsession de tout voir (et tout automatiser)

L’illusion technologique finira-t-elle par nous offrir une vision claire ou alimentera-t-elle encore longtemps ce mirage collectif où progrès rime avec fuite en avant ? D’un côté, les lunettes connectées attendent leur moment de grâce, oscillant entre accessoire de mode raté et promesse industrielle insoluble. De l’autre, l’IA, assistée par une robotique de laboratoire, revendique la capacité de concevoir des enzymes aussi vite qu’un agent de voyage novice réserve vos billets sur Internet. Quel est le moteur soudain de cette accélération ? Un mélange toxique de fantasmes ergonomiques, de fonctionnalités dopées à l’intelligence artificielle et d’une foi inébranlable dans la magie du code.

Mais les promesses high-tech ne se limitent plus à enfiler de nouveaux gadgets sur le nez ou à remplir des laboratoires d’automates avides de bases de données. Non, la dérive est totale : l’expérimentation devient la norme dans un monde où l’entreprise elle-même s’interroge désormais sur son essence—un simple assemblage d’algorithmes agentiques, pilotés à la baguette par des plateformes comme Azure Foundry de Microsoft, ou une aventure encore vaguement humaine (au moins par intermittence, entre deux interventions managériales). Les uns prétendent voir l’avenir à la lumière de l’innovation, pendant que d’autres tâtonnent encore dans l’obscurité culturelle et organisationnelle.

D’ailleurs, cette obscurité, Meta compte la dissiper littéralement : la nuit n’existe déjà plus dans l’esprit de ceux qui rêvent de satellites géostationnaires inondant leurs data centers d’énergie solaire repackagée pour IA insomniaques. Sous couvert de “développement durable”, on multiplie les gigawatts de photons venus du ciel, et on invente de toute pièce de nouvelles unités (“mégawatt photon”, on vous voit, les visionnaires !) pour justifier la transformation de la planète en plateau de Monopoly énergétique. Le monde devient un vaste terrain de jeu pour ingénieurs—qu’ils s’agissent de réinventer les enzymes à la chaîne ou de convertir l’ennui nocturne en mégawatts rentables.

Quand on ne peut pas briller par ses idées, autant briller depuis l’orbite ; le progrès devient un éclairage public cosmique… ou le plus grand hall d’essai jamais inventé.

Qu’on se le dise : les enfants du numérique n’ont plus besoin de rêver d’aventure, de voyage ni de découvertes exotiques. Fora, nouvelle icône du tourisme algorithmique, propose de s’inventer agent secret depuis son salon, avec l’aide d’une IA qui n’a sûrement jamais bu un espresso à Rome mais aime à recommander l’Italie sur catalogue. La boucle est bouclée : le réel se gère à distance, les enchantements se rechargent à la batterie (ou à la lumière satellitaire), et ceux qui n’ont pas d’avis laissent les bots automatiser le dernier sentiment d’authenticité, histoire que tout le monde investisse encore un peu avant le prochain crash.

En somme, qu’il s’agisse de voyager autour du monde sans quitter son fauteuil, de bricoler des protéines à la chaîne, d’agenter son entreprise ou de rallumer la nuit à la demande, la technologie moderne s’applique moins à donner du sens qu’à repousser indéfiniment l’échéance d’une question gênante : et si voir plus loin, finalement, c’était aussi apprendre à fermer les yeux ?

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