La technologie, sous couvert de démocratisation, adore vendre l’illusion : celle de la créativité à portée de stylet, de la célébrité monnayée au clic, ou même du génie automobile télécommandé depuis la Silicon Valley. Si la nouvelle Wacom MovinkPad 11 vous fait croire que tout le monde peut devenir Basquiat d’un doigt fébrile, c’est surtout parce que la tech vend du rêve préassemblé – tout en vous rappelant que l’entrée de gamme commence à 500 euros. À l’autre bout du spectre, Snap relance l’idée qu’il faudrait débourser plus de 2 000 dollars pour devenir un pionnier pailleté de la réalité augmentée, à condition de pouvoir se permettre cette initiation initiatique… Premium, la démocratisation ? Faut croire que le peuple, c’est surtout celui qui a une carte gold.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : la promesse d’égalité numérique n’est jamais très loin du baratin marketing. Les autodidactes comme Zach Yadegari, roi de l’IA dietétique et prince de l’influence, n’ont pas attendu d’avoir l’âge légal pour jouer dans la cour des grands. Sur la planète calorie, la popularité s’obtient en recrutant à tour de bras des influenceurs, cette nouvelle élite des vitrines algorithmiques. Dans ce grand cirque, l’idée n’est plus de produire une œuvre – numérique ou corporelle – mais de la faire valider, liker, retweeter, et surtout remonter la courbe d’acquisition. Soudain, le génie créatif n’est plus un caprice d’artiste mais une métrique qu’on outsource contre cash. L’œil du public se retrouve happé autant par le clic que par l’esquisse.
Pendant ce temps, certains rêvent d’ouvrir le bal à tous, micro-communautés en tête : l’application Noise prétend casser le monopole des influenceurs stars au profit des troupes anonymes qui font battre le cœur du marketing digital. Démocratiser la notoriété, c’est, dans la Silicon Valley, transformer chaque sabir TikTok en jingle publicitaire, chaque selfie mal cadré en opportunité d’abonnés. On voulait tous devenir artistes, on finira tous commerciaux de nous-mêmes. Et pour ceux qui rêvent de contrôle, Truecaller tente de distinguer le bon grain du spam, sauf qu’à force de verrouiller, c’est la confiance de l’usager qui finit en mode silencieux – même votre artisan-poète hésite maintenant à décrocher sa propre muse téléphonique.
Les outils promettent l’émancipation, mais c’est toujours l’algorithme qui choisit les élus.
La grande bascule ne s’arrête pas là : alors que Snap s’essouffle à convaincre le public que la réalité augmentée vaut un SMIC, Tesla (pardon, Elon Musk) préfère troquer la carrosserie pour l’illusion de l’ultime startup IA. Le discours fonce tout droit vers un avenir robotique pendant que les voitures peinent à résister à l’épreuve du réel chinois. Tout pour la vision, même si la rentabilité n’a pas encore activé le mode autopilote. L’économie de l’attention devient donc une économie de la disruption permanente : on ne vend plus que la promesse, la hype, le “bientôt, peut-être, sûrement”.
Reste une certitude : là où la tech promet à tous la baguette magique de la création, c’est rarement le public qui y gagne la liberté, mais les fintechs qui y collectionnent votre attention, vos données, et votre argent. L’utopie démocratique du tout-digital aurait-elle été troquée contre une méritocratie à l’algorithme, où l’accès au podium dépend autant du solde bancaire que de l’audace créative ? Peut-être que la véritable innovation, la seule, serait de créer sans jamais penser à vendre ou à liker. Mais ça, le marché n’a pas encore trouvé comment le monétiser.




