Pourquoi un géant américain comme Google décide-t-il de miser 15 milliards de dollars en pleine période de tensions commerciales entre l’Inde et les États-Unis ? Ce pari colossal sur Andhra Pradesh, avec la promesse de bâtir un gigantesque hub en intelligence artificielle (IA), soulève de nombreuses questions stratégiques. S’agit-il d’une simple expansion technologique ou d’une manœuvre politique face au vent de nationalisme économique qui souffle sur l’Inde ?
Depuis l’imposition par Donald Trump d’un tarif douanier de 50 % sur les produits indiens à l’été dernier, la riposte de New Delhi ne s’est pas fait attendre. Le Premier ministre Narendra Modi prône haut et fort l’achat de produits « swadeshi », autrement dit made in India, tandis que ministres et parlementaires appellent à utiliser des alternatives locales aux services américains. Face à la montée de sociétés comme Zoho Corporation ou MapMyIndia, Google risque-t-il de se faire damer le pion sur son propre territoire ?
Pourtant, l’annonce de Google laisse perplexe : alors même que de puissants courants locaux s’opposent à la mainmise des grands groupes étrangers, le géant américain déroule un projet sans précédent – son plus gros investissement hors États-Unis. Quels intérêts la firme californienne poursuit-elle à Visakhapatnam ? S’agit-il d’accéder à un marché de plus d’un milliard d’âmes, ou d’assurer à l’Inde et à la région un rôle recroissant dans la géopolitique du numérique ?
Malgré la pression politique en faveur du « made in India », Google parie gros sur un futur numérique indien mondialisé.
La réalité, c’est que Google s’enracine déjà profondément en Inde : 14 000 employés, Delhi et Mumbai comptant parmi les régions cloud officielles du groupe. Néanmoins, la création de ce hub IA – censé rivaliser, voire surpasser, d’autres centres internationaux par sa puissance future de « plusieurs gigawatts » – dessine un nouveau paysage à l’échelle asiatique. En parallèle, la société s’allie à de puissants partenaires locaux, Bharti Airtel et Adani, pour le déploiement d’un réseau de câbles sous-marins vital pour la connectivité numérique indienne.
Faut-il y voir la main de la politique locale ? Il n’est pas anodin que la région d’Andhra Pradesh soit dirigée par N. Chandrababu Naidu, figure connue pour son attrait envers la technologie et proche allié politique de Modi. L’État a d’ailleurs su séduire par le passé Oracle et Microsoft, faisant de Visakhapatnam une étape stratégique pour les poids lourds du secteur. Jusqu’où la volonté du gouvernement d’équilibrer souveraineté numérique et attractivité des capitaux étrangers pourra-t-elle fonctionner ?
Sur le plan technique, ce centre servira-t-il réellement la population indienne ? Si Google promet l’accès à ses unités de traitement TPU et à Gemini, son IA maison, le hub alimentera aussi ses services phares comme Search, Gmail ou YouTube. Mais les ambitions affichées vont bien au-delà : Thomas Kurian, PDG de Google Cloud, parle d’un point d’ancrage digital, capable de desservir toute l’Asie, ouvrant potentiellement la voie à une nouvelle ère du « digital silk road » au départ de l’Inde.
Reste une question capitale : où se situe la frontière entre bénéfice national, dépendance technologique accrue, et enjeux de souveraineté numérique ? Le gouvernement encourage déjà Google à investir dans d’autres zones stratégiques, comme les îles Andaman, pour consolider la place du pays dans la connectivité globale. Mais à l’heure où l’Inde revendique son autonomie numérique et que des alternatives nationales émergent, l’écosystème local est-il en mesure d’imposer son modèle face à la toute-puissance des big tech américaines ?
Au final, cette implantation représente-t-elle une victoire pour la technologie indienne, ou l’ouverture d’une nouvelle dépendance ? Google répond-il à un désir local, ou impose-t-il ses propres règles du jeu ?
Source : Techcrunch




