Le monde techno se rêve tout-puissant et souterrainement lucide, mais c’est avant tout une vaste pelle mécanique forant tous azimuts, autant dans le noyau terrestre que dans le tréfonds de nos données. Voyez Mazama Energy, qui fore la croûte en Oregon pour soutirer l’énergie d’un barbecue géologique : la high-tech s’essaye à la géothermie façon four à pizza Margherita, vendant l’avenir du watt décarboné là où jadis on n’espérait qu’un bain thermal. Pendant que la croûte terrestre trépasse sous la perceuse, c’est notre écosystème administratif qui subit le même sort : l’Inde aussi fore — cette fois dans la gig economy — à coups de réglementations incertaines et de portails d’inscription kafkaïens, gravant dans le marbre la précarité « augmentée » pour ses millions de livreurs numérisés (le fameux Code of Social Security).
Faut-il s’étonner que l’IA s’en mêle, jusque dans la fibre intime de l’écriture ? Les applications de dictée, désormais capables d’imiter vos tics, surfent sur cette délégation généralisée, promettant d’alléger notre productivité (« plus besoin de taper, l’algorithme fera le scribe », dit-on chez Wispr Flow , Willow, Typeless, et consorts). Mais à chaque mot confié à une IA, à chaque phrase prononcée, s’effrite un peu plus notre libre arbitre rédactionnel, tandis qu’ailleurs, ce sont la régulation et la gouvernance de l’IA qui s’enlisent. Car s’il y a bien une constante, c’est que l’intelligence — tant humaine qu’artificielle — échoue à se fédérer : les États-Unis bricolent un patchwork législatif absurde, feignant d’encadrer la bête IA tout en la laissant cavaler dans la prairie des lobbies (IA : États d’âme et fédé-ralentis).
La dissémination profonde de l’IA se retrouve au centre de la cartographie algorithmique, avec Google Maps : l’app — dopée à Gemini — prétend désormais vous prendre par la main (avant de s’accaparer votre spontanéité), personnalisant trajets, décisions et itinéraires selon des préférences digérées au forceps. Pas assez ? Demandez à Elon Musk ses propres crises de talents dispersés (xAI s’effrite), chaque départ de fondateur menaçant d’accélérer la capture algorithmique de nos vies par d’autres Golems numériques.
Au fond, la techno ne se contente plus de s’immiscer dans nos usages : elle fore sous nos pieds, notre écriture et nos libertés, allant jusqu’à se substituer à notre capacité même à décider où nous allons – et pourquoi.
Olympique, ce cirque numérique transcende aussi les frontières : Rocket Lab (transformée en fournisseur militaro-spatial pour le Pentagone) fait de la satosphère le prochain avatar de la prédiction algorithmique, où la surveillance orbitale et le tracking global menacent d’en finir avec la moindre parcelle d’aléa humain. À l’autre bout du spectre, la justice américaine s’enorgueillit d’une victoire contre les logiciels espions (Meta vs NSO Group) mais ne fait, en réalité, qu’ajuster le décor sur les questions de vie privée et de sécurité, entre sanctions symboliques et fusion-acquisition qui relancent aussitôt le bal de la surveillance 2.0. Pendant que tout cela se joue, les sportifs-stars eux-mêmes se recyclent en investisseurs dans les marchés prédictifs (Kalshi et consort), brouillant la frontière entre influence, spéculation et addictions mimétiques.
L’époque n’est pas à la convergence sereine, mais à l’hybridation chaotique : forages énergétiques, IA débridée, hyperpersonnalisation algorithmique des choix quotidiens, militarisation de l’orbite, et fuite des cerveaux… Tout cela trace, de la croûte terrestre au nuage de données, le fil d’un capitalisme technique qui ne sait jamais trop s’il veut nous sauver, nous surveiller ou nous vendre au kilo. Peut-être avons-nous là plus qu’un simple problème de gouvernance ou « d’efficacité numérique » : la vraie faille réside peut-être dans notre enthousiasme pavlovien à accepter d’être forés aussi docilement que la terre d’Oregon au nom du progrès. Et si, désormais, le progrès était d’apprendre qu’à chaque innovation prometteuse, une part de notre souveraineté creuse son propre puits ?




