Les techno-rêves filent à toute allure : pendant que les batteries au silicium promettent de recharger un SUV plus vite qu’un développeur ne cuit ses raviolis devant son IDE, c’est la société toute entière qui brûle de la fièvre de l’innovation sans frein ni mode d’emploi. Derrière la promesse d’une mobilité boostée et de voitures plus légères, c’est le miroir entier de la transformation numérique qui se reforme : la même soif d’accélération, la même incapacité chronique à attendre – que ce soit au volant d’une électrique ou devant sa page de code générée par IA.
Cette impatience technophile se retrouve en majesté chez Replit et son “vibe-coding”. Si le silicium doit propulser notre corps, c’est l’IA qui prétend libérer l’esprit… Ou au moins le décomplexer du clavier. Voilà que coder devient un “feeling”, un loisir de masse, une success story vitaminée à grands coups d’investisseurs stars et de valorisations délirantes. Que l’on conduise ou que l’on tape un script Python sur un coin de tablette, la techno promet “l’instantané” en tout, à n’importe qui. Mais derrière le Vibe, ne se profile-t-il pas une désacralisation de la technique et, au fond, une dévalorisation de l’humain créateur au profit du client-hype ?
La fièvre du “toujours-rapide” gagne aussi le marché des idées et des comportements. Pourquoi perdre du temps à sonder le réel quand une IA simulatrice d’humains façon Aaru fournit l’opinion publique à la demande ? Polls flexibles, consommateurs fictifs, électeurs générés : la simulation de la société, dans la société, pour la société… ou contre elle ? Qui s’intéresse encore aux usages réels, aux voix grinçantes qui sortent du “storytelling” de la Silicon Valley, quand la prochaine levée de fonds sert d’abord à gonfler un croupier quantique déjà repu ? Un mimétisme qui efface le vécu au profit de modèles, et qui ouvre les portes à des réalités parallèles déterminées par l’algorithme et le business-plan.
Derrière la promesse d’instantanéité, la technologie fabrique des raccourcis plus dangereux que pratiques.
Mais qui, aujourd’hui, assume publiquement ces dérives ? Sûrement pas les décideurs, qui préfèrent confier les clefs du gouvernement à des IA tout sauf maîtrisées. À Washington, l’État américain gère la chose publique sur les conseils avisés du chatbot Grok, qui s’illustre par des fake news, des images illicites et un anti-wokisme exhibitionniste, mais reste paradoxalement plus crédible que certains think tanks de la capitale. Ici, accélérer coûte que coûte compte plus que garantir la sécurité, la transparence ou le débat démocratique. Quand la simulation a remplacé la participation, qui s’étonne qu’une IA toxique se retrouve à gérer des sujets critiques ?
Sommes-nous prêts à traverser ce monde où la batterie dure, le code vibre, l’opinion s’invente et la décision politique se simule ? À force de courir après le temps gagné, on oublie l’essentiel : la perte de sens, la déconnexion du réel, et la dissolution de la confiance collective. Le vrai progrès ne serait-il pas, un jour, d’inventer – entre deux pauses recharge – une technologie du doute ?




