L’intelligence artificielle va-t-elle redistribuer les cartes du capitalisme mondial ou creuser davantage les inégalités ? Face à l’essor fulgurant des technologies génératives pilotées par des entreprises telles qu’OpenAI, une question s’impose : les décideurs publics sont-ils prêts à encadrer la transformation radicale que l’IA promet pour le monde du travail et la répartition des richesses ?
OpenAI vient de publier un document de politique industrielle qui n’est ni tout à fait un manifeste de gauche, ni un plaidoyer néolibéral. Pourquoi la société, valorisée à près de 852 milliards de dollars, se tourne-t-elle vers un mélange de fonds publics, de redistribution et de mécanismes de marché traditionnel pour imaginer la gestion de l’avenir économique face à la montée de “superintelligences” ? Les dirigeants, les investisseurs ou le grand public sont-ils prêts à accepter ces compromis ?
Ce plan intervient dans un climat de défiance et d’inquiétude croissante au sujet de l’intelligence artificielle. Les craintes d’une concentration extrême de la richesse, d’une disparition massive d’emplois qualifiés et de la montée en puissance d’infrastructures numériques hors de contrôle se font entendre de toutes parts. Peut-on vraiment parler de régulation indépendante alors que les grands noms de la tech, à l’instar de Greg Brockman, président d’OpenAI, financent à coups de millions des campagnes politiques favorables à une approche minimaliste de la régulation de l’IA ?
Entre innovations d’avant-garde et vieux réflexes de lobbying, l’IA force la société à réinventer ses modèles sociaux et économiques.
Le cœur des propositions d’OpenAI : redistribuer plus largement la prospérité créée par l’IA, instaurer des garde-fous pour réduire les risques systémiques, et garantir un accès généralisé aux outils technologiques afin d’éviter la concentration des opportunités économiques. Mais quelles mesures concrètes sont avancées ? Oser taxer les profits générés par l’IA, voire les robots eux-mêmes, relancer la question d’un fonds souverain pour que chaque citoyen bénéficie directement des fruits de cette nouvelle révolution… Ces idées, séduisantes sur le papier, resteront-elles un vœu pieux, ou s’incarneront-elles dans des lois ?
Lorsque OpenAI suggère de transférer la charge fiscale du travail vers le capital, la rupture est-elle réelle ou seulement théorique ? Historiquement, chaque bouleversement technologique a mis du temps à s’accompagner de politiques protectrices ou redistributives. L’entreprise propose également un fonds public d’investissement dans l’IA, promettant d’associer la population aux succès économiques des géants technologiques, y compris ceux qui ne sont pas investisseurs. Mais quelles garanties pour les plus vulnérables, notamment ceux dont le poste disparaîtra demain à cause de l’IA ?
Étonnamment, OpenAI préfère charger les entreprises – plutôt que l’État – d’assurer des compensations pour la réduction potentielle du temps de travail, de booster la prise en charge des soins ou de renforcer les systèmes de retraite. Mais si l’employeur disparaît avec l’automatisation, où est la sécurité ? La promesse de comptes de prestations “portables” reste timide par rapport à une véritable couverture universelle prônée par certains économistes.
Un autre point saillant : la prise en compte d’enjeux bien plus larges que la simple perte d’emplois. OpenAI évoque aussi les risques liés à une IA qui pourrait échapper au contrôle humain, ou être mal utilisée à grande échelle. Sont ainsi recommandés des plans de “confinement”, de nouveaux régulateurs et des mesures d’urgences face aux cyberattaques et autres menaces, tout en gardant l’ambition de faire de l’IA une utilité publique à la portée de tous. Mais à quel prix écologique, notamment en termes d’infrastructures et de consommation énergétique ?
OpenAI se revendique d’une tradition héritée du New Deal, plaidant pour une politique industrielle aussi ambitieuse que celle de l’ère industrielle. Mais alors qu’elle est passée du statut de non-profit à celui d’entreprise à but lucratif, peut-elle vraiment défendre les intérêts collectifs contre ses propres impératifs de croissance ? L’histoire montre que chaque révolution industrielle a eu ses laissés-pour-compte malgré les promesses de prospérité pour tous. Faut-il se préparer à un nouveau cycle ou a-t-on les moyens d’inventer un modèle plus équitable cette fois-ci ?
Source : Techcrunch




