Au croisement du spectacle, du capital et de la siliconisation rampante de nos existences, la technologie avance à pas de géants, enveloppée de promesses de justice sociale, d’autonomisation numérique et de révolutions matérielles. La question n’est plus seulement de savoir si l’IA va améliorer nos vies, mais pour qui elle le fera – et surtout, qui sera essuyé avec la serpillière connectée au passage. De l’introspection messianique d’OpenAI à la frénésie propre sur elle de Narwal, la tech nous invite à un bal où chaque acteur avance masqué : bienfaiteur ou Baron voilé de l’exploitation algorithmique ?
Dans ce théâtre, OpenAI joue la tragédie du partage des richesses, promettant de redistribuer la manne générée par des “superintelligences” dont elle tient précieusement les clefs. Mais derrière ce vernis progressiste, n’est-ce pas toujours le même scénario : profiter du capital, puis plaider la régulation sans jamais entamer le cœur du pouvoir ? C’est précisément là où Cerebras entre en scène, retournant le wafer et raflant la mise technologique par la force brute du silicium. OpenAI voudrait un New Deal version API, mais quand il s’agit de conserver son lead sur le marché et ses pactes juteux – infusions d’un milliard par-ci, clause d’exclusivité par-là – la justice sociale attendra que la lumière des LED se mette à clignoter en morse syndicaliste.
Pendant qu’on disserte sur le futur du contrat social, Apple joue subtilement son jeu double : d’un côté, le rêve d’un iPhone pliable qui tient – enfin ? – dans toutes les poches, signe d’une démocratisation aussi cosmétique que son design, de l’autre la conquête du divertissement premium avec la Formule 1. Cette tactique n’a rien d’anodin : si la redistribution de la tech ne passe pas (encore) par la fiscalité façon OpenAI, elle se recycle en captation totale de l’attention. Chaque utilisateur d’Apple TV qui vibre devant un Grand Prix sera un maillon supplémentaire dans l’écosystème fermé de Cupertino, là où l’innovation matérielle reste le meilleur prétexte pour retarder – ou dominer – la révolution logicielle à venir ; y compris sur les questions brûlantes d’IA locale ou de nouveaux paradigmes de diffusion.
La technologie promet la liberté tout en serrant l’étau de la dépendance : de l’autonome au surveillé, le cycle recommence, plus brillant et plus invisible à chaque itération.
L’autre pendant du mirage vient de la périphérie : robots ménagers de Narwal ou agents intelligents de Perplexity. Ces outils font mine de vous redonner la main – un cloud ultra-privé ici, un IA autonomisante là – mais n’est-ce pas troquer une prison pour une autre ? Les innovations augmentent le confort mais aussi la fragmentation : chaque balai connecté, chaque assistant desktop scelle l’utilisateur dans une bulle propriétaire, toujours plus dépendante. De l’aspirateur qui gère bébé au PC “personnel” qui orchestre vos données, le progrès se vend désormais au litre de confiance (ou d’angoisse).
Moralité, le “progrès” technologique n’est qu’un perpétuel jeu d’équilibre, entre promesse d’émancipation, reconfiguration des chaînes de valeur et ornementation du quotidien devenu spectacle. Il ne tient qu’à nous – utilisateurs, citoyens, consommateurs récalcitrants ou mollusques résignés – de décider si nous voulons juste plier un écran, redistribuer quelques miettes, ou casser le moule d’un écosystème pensé pour tourner en boucle sur lui-même. À force de tout vouloir automatiser, la question la plus humaine redevient la plus pertinente : qui contrôle la machine, et surtout, pour quoi faire ?



