Les promesses de l’intelligence artificielle s’invitent désormais dans nos utérus et nos assiettes : d’un côté, BioticsAI prétend réduire les inégalités du suivi prénatal face à une Amérique fracturée ; de l’autre, Ria ambitionne de devenir votre meilleure amie, diététicienne omnilingue et confidente de vos faiblesses nutritionnelles. On serait tenté de rire de voir la tech transformer tous nos moments cruciaux en data points mais, derrière le marketing bien huilé, c’est une même fascination pour l’algorithme comme arbitre de nos vies biologiques qui s’exprime.
Le business model, lui, ne change guère : l’utérus ou le bento, peu importe, pourvu que Google Gemini ou une FDA se porte garante. Les start-ups nées dans les cabinets médicaux ou dans les open spaces s’arrogent le droit, au nom de la disruption, d’aplanir la complexité humaine, confiant à l’IA ce délicat équilibre entre prédiction et intuition, entre constante génétique et choix de vie. Tant pis si la fiabilité algorithmique présumée de BioticsAI risque de s’échouer contre les réalités socio-économiques, ou si Ria finit par connaître nos penchants coupables mieux que nos propres mères : l’innovation ne doute pas, elle avance, confiante et infaillible… jusqu’à la prochaine obsolescence logicielle.
Car dans cette course à la “personnalisation”, une logique unique : réduire la singularité à la data, le corps à la mesure. BioticsAI revendique un logiciel “plus fiable que l’œil humain” mais se heurte à la même question que Ria : la technologie sait-elle vraiment embrasser la diversité du réel, en particulier là où la société abandonne déjà les plus fragiles ? L’expansion nationale de l’une comme la généralisation internationale de l’autre illustrent une foi commune : si l’algorithme se trompe moins que l’humain, alors abdiquons nos doutes et nos biais à la neutralité supposée de la machine, fût-elle entraînée sur les lasagnes ou sur les échographies floues.
Derrière la performance technique, la technologie bute toujours sur un mur de chair, d’habitudes et d’inégalités qu’aucun code ne sait – pour l’instant – abolir.
Pour peu qu’on gratte le vernis du progrès, la promesse d’un assistant prénatal infaillible commence à ressembler à celle de la diététique assistée : un soutien hautement marketing, dont le danger est de nous faire oublier que la justice, la prévention et la bienveillance ne sont pas affaire d’algorithme. La tentation du “tout technologique” transforme-t-elle réellement nos vies, ou ne fait-elle qu’automatiser nos manques sans jamais en résoudre l’origine sociale, politique, ou tout bêtement humaine ?
Le fantasme demeure intact : que la technologie, omnisciente et bienveillante, vienne enfin combler les défaillances de l’Homme. En vérité, BioticsAI et Ria sont les deux faces d’une même illusion contemporaine : croire qu’il suffit de connecter assez d’objets et d’extraire assez de données pour effacer nos vulnérabilités – quand tout nous rappelle que l’humain résiste, résiste et, parfois, s’obstine à vouloir être plus qu’un utilisateur modélisé.




