À force de courir après l’innovation, nos sociétés connectées sont-elles en train de s’essouffler sous le poids de leur propre hubris numérique ? Entre la promesse d’autonomie de Rivian, la concentration fébrile autour des supercalculateurs pour l’IA avec le duo Microsoft-Lambda, et le cyberdrame planétaire orchestré par Coupang en Corée du Sud, on assiste à une fuite en avant : plus de puissance, d’automatismes, de données—mais pour combien de temps encore garderons-nous le contrôle réel de la machine ?
Le rêve de la voiture qui se conduit toute seule trahit un syndrome bien contemporain : celui de tout externaliser à des systèmes qui, sous couvert de nous protéger et nous libérer, créent de nouvelles sources de vulnérabilité. Rivian peut prétendre apprendre des erreurs de Tesla et Ford, elle n’en reste pas moins prisonnière du même mirage : celui où les humains, sur les routes comme dans les data centers, s’autorisent à décrocher les mains, en espérant que le logiciel—ou l’algorithme—saura faire mieux qu’eux. Autrement dit, une main invisible digitale a remplacé celles d’Adam Smith, mais n’a rien ôté de son imprévisibilité, voire de son cynisme.
Car du traîneau bionique de Noël qu’on piste jusqu’à l’extrême avec le Santa Tracking aux contrats opaques de supercalculateurs soldés par dizaines de milliards dans les nuages, c’est toujours la même logique de bulle : rassurer et divertir le consommateur tout en accumulant, en arrière-boutique, une montagne d’informations surexploitées, de dépendances et de failles. Spectacle de l’innovation devant, comédie de monopoles et de cyber-risques derrière. Peut-on vraiment célébrer la magie sous l’œil des IA et des caméras, pendant que la moindre brèche chez Coupang ou ailleurs menace la confiance de millions de quidams persuadés que tout cela est “sous contrôle” ?
Quand la confiance numérique vacille, c’est tout l’écosystème du progrès qui tangue, et l’illusion de maîtrise finit par rétrograder à la vitesse d’un modem 56k.
À cet égard, la course au hardware pour IA de Microsoft, Lambda et Amazon n’est rien d’autre qu’une lutte de territoires digne de la Grande Course à l’Ouest : à qui aura le plus grand ranch de GPU—et le droit divin d’imposer ses règles au monde du logiciel et aux nations entières ? De l’autre côté du globe, la Corée du Sud découvre brutalement qu’aucun temple du digital n’est inviolable, et que décentraliser la tech sur quelques géants revient à liquider toutes garanties démocratiques de contrôle et de résilience. Que vaut alors une “clé numérique”, un lidar sur le toit, ou une hotline du Père Noël, si l’infrastructure vacille et que la confiance part avec la neige fondue après un réveillon tiède ?
Ce ballet technologique qui mêle fascination infantile et arrière-goût de dystopie n’est pourtant pas une fatalité : il souligne, surtout, l’urgence de repenser nos rapports à la puissance, à la sécurité et à la transparence dans l’écosystème numérique. À force de troquer la magie contre le tracking, l’autonomie contre la dépendance au cloud ou la confiance contre la promesse publicitaire, sommes-nous prêts à retrouver — ou exiger enfin — une forme de maturité numérique, même si cela implique de revisiter notre foi aveugle dans la techno-providence ?




