Il fut un temps où choisir un resto impliquait de faire l’expérience profonde de l’inconnu : menu illisible, serveur blasé, plat mystère. Aujourd’hui, Yelp prétend dénouer tous les nœuds de notre anxiété culinaire en s’armant d’une IA, transformant chaque recherche de burgers en une odyssée sur mesure, servie clef en main par le grand sorcier du machine learning. Mais à force de nous bercer dans le coton algorithmique, n’est-ce pas notre appétit pour l’imprévu que l’on étouffe sous une couche de recommandations prédigérées ?
Car pendant que Yelp scanne nos menus et nous mate des trailers gastronomiques, les réseaux sociaux s’agitent autour d’enjeux autrement plus épicés : la santé mentale des jeunes. L’État de New York vient de légiférer pour imposer des avertissements façon paquets de cigarettes sur les fonctionnalités addictives des plateformes numériques (lire ici). Comme si glisser un panneau “attention cerveau fragile” entre deux stories suffisait soudain à désamorcer le rouleau compresseur de l’attention captée.
Ce parallèle n’a rien d’anodin : IA omniprésente chez Yelp pour devancer le moindre besoin, labels sanitaires greffés sur les réseaux… L’époque semble s’être donné pour mission d’ajouter une couche de médiation entre l’utilisateur et la réalité, que ce soit pour adoucir nos choix ou cloisonner nos comportements. Sous prétexte de nous protéger, la techno devient tour à tour le chef d’orchestre de nos envies, le censeur de nos dépassements, ou le gardien paternaliste de notre bien-être psychologique.
Et si, à force de vouloir filtrer nos risques, la technologie anesthésiait surtout notre libre arbitre ?
Entre la promesse d’un self-care automatisé et l’angoisse de la dépendance numérique, la frontière s’étiole. Peut-on sérieusement croire qu’un simple bandeau d’avertissement détournera un ado du piège du fil infini, alors même que l’IA lui concocte, ailleurs, un menu personnalisé irrésistible ? Là où Yelp flatte nos désirs par anticipation, la législation new-yorkaise tente d’étouffer le feu à coups de cache-sexe légal. D’un côté comme de l’autre, l’individu s’évapore dans l’équation, réduit à simple variable d’un jeu de données ou d’un cadre normatif.
L’autonomie effective, c’est peut-être ce qui se fait le plus rare à l’ère des assistants “prévenants” et de la régulation omnipotente. Si demain l’IA intègre sa propre hotline d’alerte santé mentale, ou que Yelp vous refuse le ketchup au nom du bien-être nutritionnel, à quoi ressembleront nos choix ? Nous faudra-t-il alors lutter pour le droit fondamental de commander un mauvais plat ou de perdre son temps sciemment ? L’humain numérique ne vivra-t-il plus qu’assisté, recommandé, et sécurisé, entre deux pop-ups bienveillants ?




