Le développement de startups deep tech peut-il vraiment transformer l’écosystème technologique indien, ou s’agit-il d’un nouvel élargissement des règles qui profite surtout à leur image ? Si la science et la high-tech nécessitent plus de temps et de capital, sommes-nous en train d’assister à un véritable changement de paradigme dans le soutien gouvernemental ?
Récemment, l’Inde a d’abord changé la définition même de « startup » pour les entreprises deep tech, portant la période de traitement préférentiel à 20 ans et multipliant par trois le plafond de revenus pour l’éligibilité aux avantages fiscaux et réglementaires. Mais à qui profite cette réforme, et suffira-t-elle face à la concurrence mondiale féroce ? Comment le gouvernement compte-t-il pallier les cycles de développement longs et imprévisibles de ces secteurs – de l’espace aux semi-conducteurs en passant par la biotech ?
Au-delà des réformes réglementaires, New Delhi a aussi lancé un fonds de 11 milliards de dollars (environ 1 000 milliards de roupies), censé offrir du capital « patient » pour soutenir la recherche, l’innovation et le développement. Ce fonds, le RDI Fund, pourrait-il vraiment combler le déficit de financement aux stades critiques, notamment après l’amorçage ? Et quelles sont les intentions derrière la création de coalitions d’investisseurs privés, alliées à la puissance de conseillers tels que Nvidia ? Ces alliances servent-elles l’intérêt collectif, ou posent-elles la question d’une privatisation masquée du soutien public à l’innovation ?
En allongeant l’horizon pour les startups deep tech, l’Inde peut-elle réellement générer une nouvelle génération de champions mondiaux ?
Les premiers concernés — les entrepreneurs — y voient une manière d’alléger la pression inutile, souvent causée par des délais administratifs non adaptés à la réalité technologique. Mais avec ces nouvelles règles, l’Etat n’évite-t-il pas juste un effet d’éviction prématuré des startups, jugées avant même leur première mise sur le marché ? Selon Vishesh Rajaram, fondateur de Speciale Invest, la différence principale viendra d’une meilleure fluidité dans la levée de fonds et les relations avec l’État, et c’est effectivement ce qui compte pour la viabilité des projets sur le long terme. Mais n’est-ce pas finalement le manque de capitaux, surtout après les premières levées, qui reste le verrou principal pour ces entreprises ?
Du côté des investisseurs, si la politique des fonds publics veut rassurer, elle ne saurait remplacer l’appétit — ou la capacité — de financement du secteur privé, notamment lors des tours de table plus avancés. L’Inde est-elle capable de rivaliser avec les géants occidentaux et chinois sur ce terrain, alors qu’en 2025 les deep tech indiennes n’ont attiré qu’1,65 milliard de dollars, bien loin des 147 milliards levés aux États-Unis ou des 81 milliards en Chine ? Et si l’écart se creuse, comment garantir que les startups les plus prometteuses resteront basées en Inde plutôt que de partir s’installer à l’étranger pour accéder à des financements et marchés plus matures ?
La volonté gouvernementale s’accompagne néanmoins d’une montée progressive des investissements, notamment dans des secteurs clefs comme la fabrication avancée, la défense ou les technologies du climat. Mais ces changements sont-ils en train de créer un nouvel élan ou masquent-ils un simple effet d’annonce ? Neha Singh, de Tracxn, constate effectivement un regain d’intérêt et une tendance vers l’investissement à long terme, mais la route semble encore longue avant de voir surgir une « masse critique » de champions deep tech mondialement reconnus.
Au-delà des montants investis, l’enjeu, selon Pratik Agarwal d’Accel, réside dans la stabilité et la prévisibilité du cadre réglementaire sur toute la durée de vie (souvent plus de dix ans) des projets deep tech. Ce climat de confiance pourra-t-il suffire à inciter les fondateurs à rester en Inde plutôt qu’à se tourner vers des marchés étrangers ?
En définitive, la réussite de cette stratégie sera mesurée à l’aune du nombre d’entreprises deep tech indiennes capables de briller sur le plan international. La question demeure : l’Inde sera-t-elle capable d’aligner sur la prochaine décennie une dizaine de startups deep tech à dimension mondiale, ou restera-t-elle dépendante des avancées étrangères tout en peinant à concrétiser son potentiel technique ?
Source : Techcrunch




