C’est la grande époque du slowtech et, pendant que quelques hipsters new-yorkais s’affichent dans le métro avec un iPod Shuffle rétro, le reste du monde consent gaiement à nourrir les appétits gargantuesques de l’IA—Google en tête, bien sûr. Nos échappées belles vers la déconnexion sont devenues des exceptions instagrammées : la tendance “dumbphone” côtoie la réalité d’assistants personnels comme Instinct, qui classent nos vies… et nos doutes numériques sur un cloud californien. Entre soif d’ultra-simplicité et ivresse de productivité assistée, la technologie se fait Janus, tournant un visage vers l’efficacité, l’autre vers la nostalgie rassurante d’un bouton “off”.
Le plus ironique, c’est qu’au fur et à mesure que s’accumulent des outils destinés à “reprendre le contrôle”, on en perd justement le contrôle, ou du moins la lisibilité. Prenez Instinct, l’assistant IA qui promet de gérer votre existence aussi bien qu’un coach de vie hyperactif. Il trie vos mails, réserve vos billets et suggère vos vacances. La contrepartie ? Une licence pour explorer vos données les plus intimes, à la faveur de conditions d’utilisations aussi transparentes que la soupe à la grimace du RGPD. La promesse d’“organisation” masque toujours la même réalité : vos petits secrets ne seront jamais plus à vous qu’à son orchestrateur algorithmique du moment.
Mais la boucle ne s’arrête pas là, car derrière ces assistants et plateformes efficaces jusqu’à l’intrusif, une guerre industrielle invisible s’organise. Ricursive Intelligence et ses ingénieures de génie font la course pour donner naissance aux cerveaux de demain grâce à l’IA. Imaginez une future boucle vertueuse (ou vicieuse ?) où des IA conçoivent des puces pour d’autres IA, pendant que quelque part un Linuxien enthousiaste branche enfin ChatGPT sur sa machine Fedora. L’ambition est claire : l’automatisation de tout—y compris de l’innovation elle-même, pour permettre la prochaine vague de plateformes qui sauront encore mieux digérer notre vie privée pour leur développement.
Plus l’IA promet de nous assister, plus elle réclame la clé du coffre-fort de nos existences numériques.
Les cybercriminels, eux, l’ont aussi compris : pour chaque Google qui surveille ses utilisateurs, il existe une armée de voleurs d’identités qui utilisent l’IA pour pêcher nos failles à coups de phishing automatisé. « Phishing pour les malins », faux sites et faux SMS pullulent comme des clones mal câblés, témoignant que le progrès n’est qu’une monnaie qu’on se vole mutuellement—à l’instar de Google qui lutte contre les arnaques… tout en exploitant nos données pour “entraîner ses modèles”. D’un côté, la promesse de l’utilité algorithmique au quotidien ; de l’autre, l’exploitation comme business model : même combat ou double trahison ?
On se retrouve donc à admirer les limites bienveillantes d’un iPod Shuffle ou d’un Light Phone, tout en faisant migrer nos existences sur des clouds où la productivité et le bien-être sont soldés contre quelques gigabytes de vie privée. Peut-être est-ce là le vrai cœur de la slowtech moderne : non pas la nostalgie naïve du “moins”, mais la prise de conscience que l’accélération permanente finit toujours par revenir nous hanter… souvent sous une forme plus algorithmique et invasive que jamais. Reste à savoir si, demain, la résistance viendra de la technologie repensée ou si tout cela n’est qu’un nouveau chapitre du marketing de la déconnexion.




