Jusqu’où irons-nous dans la privatisation de l’espionnage spatial ? Alors que la surveillance des engins spatiaux rivaux était traditionnellement réservée aux agences militaires, pourquoi voit-on aujourd’hui émerger des startups prêtes à s’engager dans un jeu de cache-cache orbital à la demande des États-Unis ? Sommes-nous en train d’assister au début d’une nouvelle ère où l’espionnage cosmique devient une aventure commerciale ?
La semaine dernière, deux startups, True Anomaly et Rocket Lab, ont orchestré pour le compte de l’U.S. Space Force ce qui ressemble à une scène digne de “Top Gun”, mais en orbite. Leurs deux satellites, pourtant concurrents, se sont retrouvés à plusieurs centaines de kilomètres d’altitude. Le but : s’approcher suffisamment l’un de l’autre, à des vitesses colossales, afin que l’un capture des images de son vis-à-vis. Quels défis cette opération a-t-elle représenté ? Et surtout, serait-ce le signe d’un basculement dans la façon dont l’armée américaine surveille ses adversaires ?
L’exercice, baptisé Victus Haze, concrétise une priorité stratégique : réussir à inspecter de près, très vite après leur lancement, des objets spatiaux potentiellement suspects. Dans un contexte où russes et chinois expérimentent de nouveaux types d’armes antisatellites, comment garantir la supériorité américaine sans être obligé de mobiliser massivement des moyens étatiques ? C’est là que les acteurs privés entrent en jeu. Selon Even Rogers, ex-militaire et PDG de True Anomaly, les États-Unis souffriraient de réelles lacunes de collecte d’informations orbitales. La question se pose alors : la technologie privée peut-elle combler ces failles plus vite que les institutions traditionnelles ?
L’arrivée du secteur privé propulse-t-elle la surveillance spatiale dans une nouvelle course technologique ?
Le 1er juin, Rocket Lab, concurrent de SpaceX et tout juste acquéreur de la société Iridium, a démontré sa capacité à réagir au quart de tour : 16 heures seulement après l’ordre de lancement, son satellite Puma était déjà sur orbite. De son côté, la sonde Jackal de True Anomaly attendait patiemment, capable de localiser une cible inconnue à 200 km de distance… puis de s’en approcher à une distance classifiée pour la prendre en photo sous tous les angles. N’est-ce pas là une prouesse qui outrepasse la routine des missions privées ?
Coordonner ces rencontres entre satellites évoluant près de 28 000 km/h relève d’un véritable tour de force, loin des opérations de maintenance ou de nettoyage d’orbite précédemment réalisées par de grands groupes comme Northrop Grumman. Ce qui intrigue, c’est que les deux sociétés sont déjà prêtes à repousser les limites de l’exercice : bientôt, le satellite Puma pourrait tenter d’échapper à Jackal ou de mener lui-même des manœuvres d’inspection. La course à l’esquive des satellites vient-elle de commencer ?
Derrière True Anomaly se cachent d’anciens spécialistes militaires qui, depuis la création de la Space Force en 2019, ont voulu doter les États-Unis d’outils aussi bien matériels que logiciels pour répondre à ces nouveaux enjeux. Après plusieurs années de développement, la démonstration de ce mois-ci ressemble à un premier jalon vers une automatisation sophistiquée de la surveillance spatiale. Est-ce le début d’une standardisation de ce type de manœuvre dans le secteur commercial ?
Grâce à ses levées de fonds impressionnantes (plus d’un milliard de dollars), True Anomaly espère s’imposer sur le marché juteux de la défense, tandis que la Space Force compte sur le privé pour épauler son programme Andromeda, doté de 6,2 milliards de dollars, visant la reconnaissance spatiale agile. Mais face à cette privatisation accélérée, l’opinion publique comme les spécialistes se demandent : si la capacité à se rencontrer en orbite devient un critère clé pour les contrats militaires, à quel point devons-nous nous inquiéter d’une militarisation invisible au-dessus de nos têtes ?
Source : Techcrunch




