Les cyberdecks roses et les ordinateurs en forme de coquillage sont-ils le nouveau terrain de rébellion des créatrices face au conformisme high-tech ? Derrière l’explosion des cyberdecks féminisés sur TikTok et Instagram, se cache-t-il quelque chose de plus profond qu’un simple engouement esthétique ?
Rencontrer CC, surnommée la “open source baddie”, c’est découvrir une nouvelle génération de hackeuses qui transforment des objets du quotidien en véritables œuvres technologiques. Son cyberdeck, dissimulé dans une coquille de sirène rose, n’est pas qu’un jouet ou un accessoire girly : il fait office à la fois de Tamagotchi, de liseuse, d’assistant IA, et d’interface avec ses serveurs privés. Pourquoi tant de jeunes femmes sans formation informatique décident-elles aujourd’hui de rendre la tech aussi ludique et accessible ? Est-ce le seul plaisir de détourner un objet, ou l’espoir de montrer qu’on peut toutes construire un ordinateur, même sans comprendre la RAM ?
La cyberdeck, issue de l’imaginaire cyberpunk du roman « Neuromancer », a longtemps été le terrain de jeu d’ingénieurs barbus et de bidouilleurs anonymes. Mais depuis quelques mois, ce sont des comptes féminins qui font “buzzer” ces mini-ordinateurs hybrides : cyberdeck dans une Barbie, lecteur MP3 dans un fossile imprimé ou ordinateur qui ressemble à une pelouse vivante. S’agit-il seulement d’une revanche chromatique, où le rose supplante le gris Apple, ou d’un signal : la technologie n’est plus réservée aux “pros” masculins en costume sombre ?
La customisation girly des cyberdecks est devenue un manifeste contre l’uniformité imposée par la Silicon Valley : l’ordinateur idéal est celui qu’on peut ouvrir, décorer et comprendre.
À scruter la viralité du phénomène, une dimension plus politique se dessine : à travers la création artisanale, ces makers revendiquent une réappropriation de la technologie. CC ironise sur la “misogynie” latente dans la tech (“une version pro ? Forcément noire ou grise !”), et d’autres créatrices comme Sarahbelle Kim rejettent les lunettes connectées de Meta au profit de dispositifs pirates, incognito et faits main. De quoi réveiller la conscience d’une génération qui se sent dépossédée par les “black box” inintelligibles des géants du numérique ?
La démarche va bien au-delà de l’esthétique. Maro Vardanyan, développeuse blockchain, coud et tisse des Raspberry Pis dans des sacs et corsets, rappelant le rôle fondamental de la main-d’œuvre féminine dans les débuts de l’informatique et du tissage de mémoire magnétique pour la NASA. Son “macramé de cartes-mères” est un clin d’œil à toutes celles qui, hier dans l’ombre, ont tissé le premier code binaire fil par fil. S’agit-il alors de réconcilier histoire et futur, craft et code, mode et hack ?
Mais tout n’est pas rose pour ces cyberbricoleuses : les critiques masculines fusent (“gâchis de Raspberry Pi !”, “et la pluie ?”), vite mises à mal par des réponses précises sur la technique utilisée. Même CC admet devoir faire taire les sceptiques via la preuve, jusqu’à ce qu’un troll finisse par… offrir la carte mère de son prochain projet.
Au fond, ces cyberdecks sur-ornés et imparfaits sont un pied de nez à l’obsession de l’optimisation en Silicon Valley. Face à une industrie qui vend l’efficacité froide à coups de smartphones scellés, il existe une tentation grandissante du “radical ownership” : fabriquer, comprendre, détourner, et transmettre cette énergie créative entre femmes. N’est-ce pas là la vraie disruption en 2024 : une fuite joyeuse hors de la boîte noire, vers un matériel réapproprié ?
Mais cette explosion de “tech au féminin” sur les réseaux, qui inspire déjà de plus en plus de jeunes à prendre le fer à souder, saura-t-elle changer durablement le visage, autrement très uniforme, de l’industrie informatique ?
Source : Techcrunch




