Quelle époque merveilleuse pour les passionnés de technologie, où le brouillard règne en maître aussi bien dans les laboratoires d’intelligence artificielle que dans les politiques de sécurité des géants du réseau social à la sauce colorée. Entre promesses de révolution algorithmique et valse-hésitation sur la transparence des fuites de données, la société technologique moderne cultive un flou artistique ou, disons-le carrément, un grand n’importe quoi organisé — dont la seule cohérence est l’ambiguïté soigneusement entretenue.
Les nouveaux labs d’IA fonctionnent comme des startups de la confiance : l’important n’est pas tant ce qu’ils réalisent, mais la manière dont ils le racontent. Préfèrent-ils viser le jackpot financier, la béatitude contemplative ou jouer la carte d’un flou calculé, chaque projet oscille mystérieusement entre ambitions métaphysiques déclarées et business plans à géométrie parfaitement variable. Pendant ce temps, chez Instagram, le flou n’est pas artistique mais communicationnel. On refuse de parler de “faille”, on évoque un mystérieux “tiers extérieur” et on prie pour que la nervosité générale retombe aussi vite que les stories éphémères.
Derrière ces stratagèmes, c’est la tragédie grecque de la parole tech qui se rejoue en boucle : dans l’IA comme dans les réseaux sociaux, la foi du public est une ressource à monétiser, mais pas à choyer. Si le hack Instagram n’existe que par la rumeur (et un bug, promis-juré-craché), c’est que la vraisemblance prime sur la vérité structurée, tout comme chez SSI la doctrine du “on fait rien mais on lève des millions” devient une quête de pureté zen. Plus la question de la finalité est floue, plus la confusion arrange — et moins il y a de comptes à rendre… jusqu’à la prochaine crise, évidemment.
Qu’il s’agisse de captiver des investisseurs avec du vent ou de rassurer des utilisateurs échaudés, le storytelling reste l’ingrédient magique d’une tech qui préfère gérer les perceptions plutôt que les réalités.
Chaque acteur — qu’il s’agisse d’un laboratoire de l’IA en pleine “cohérence projective” ou d’un réseau social confronté à des soupçons de fuite massive — cultive cette ambiguïté avec le même art consommé du silence et de la diversion. On ne sait plus qui, du secret ou du bug, est l’instrument préféré de la domination technologique. À l’heure où les utilisateurs oscillent entre angoisse paranoïaque et résignation goguenarde, le numérique façonne un nouvel âge du “peut-être” permanent, où l’absence même de certitudes devient un terrain d’innovation à part entière.
Ce paradoxe moderne, où ce qui est flou prospère et ce qui est clair déçoit, semble devoir s’installer durablement dans l’imaginaire collectif. N’est-il pas temps de se demander si l’ambiguïté n’est pas la forme la plus aboutie de la sophistication technologique ? Car dans ce bal où l’opacité mène la danse, la seule innovation pérenne est peut-être… de nous maintenir indéfiniment dans le doute enthousiaste.




