L’époque où la technologie rongeait méthodiquement le plancher de nos certitudes – et parfois, littéralement le plancher sous nos pieds – n’aura jamais été aussi vibrante qu’aujourd’hui. Entre la fièvre géothermique de Fervo, les lendemains de brevet désenchantés de Lilium, et la glaciation robotique des bars à domicile, c’est tout notre imaginaire collectif du progrès qui se trouve bousculé dans la même centrifugeuse, titubant entre promesse salvatrice et désenchantement préprogrammé.
Fervo, c’est le rêve américain revisité à coups de trépans d’acier : on ne conquiert plus le Far West à cheval, mais à 2 500 mètres sous terre, armé de savoir-faire pétrolier recyclé et de dollars frais. Ironie, les anciens magnats du pétrole – ces maîtres de l’extraction sale – se découvrent aujourd’hui green lovers, convertissant l’énergie du centre de la Terre en électricité pour le cloud boulimique de Google. Une géothermie qui, à l’ère des data centers toujours plus gloutons, fait figure de sage-femme de la “croissance propre”, même si la chaleur finit par ressusciter les fantômes de l’ancien monde.
Mais l’avidité des investisseurs et des géants technos ne s’arrête pas au cœur brûlant du sous-sol ; elle s’étend jusque dans les cieux, là où l’innovation aéronautique flotte, parfois à peine, entre deux eaux. L’affaire Lilium montre avec une cruauté féroce que la propriété intellectuelle ne meurt jamais tout à fait : elle passe d’une main tremblante à une autre, sacrifiée sur l’autel d’enchères et d’opportunisme, promesse vaine d’un futur où voler ne suffira pas à sauver l’apesanteur de nos espoirs. Les brevets qui devaient incarner l’avenir d’une aviation électrique éthique n’assurent, au final, que le recyclage de rêves transhumanistes dans de nouveaux business plans… ou la relégation à un sous-sol de serveurs, dans la rubrique “assets to leverage”.
Quand la haute technologie s’invite partout, elle promet de nous libérer en nous rendant tous remplaçables, jusqu’au dernier barman.
C’est ainsi que la tentation de la perfection automatisée vient frapper à nos portes, secouant le shaker d’angoisses existentielles derrière le comptoir : un Bartesian Cocktail Maker qui conjugue la mixologie et l’esprit Nespresso, une machine à bière qui tue le temps d’attente comme on tue la patience, un distributeur précis qui nous ôte tout prétexte à l’erreur joyeuse. L’illusion du “fait-maison” sous stéroïdes électroniques, c’est une main artificielle qui remet des prix d’excellence à chaque tournée – et qui, peut-être, transforme nos moments conviviaux en algorithmes aseptisés, aussi authentiques qu’une playlist Spotify pour apéritif mondialisé.
Finalement, que ce soit l’énergie du sous-sol, les innovations envolées à l’encan ou l’âme des soirées arrosées, la promesse technologique flotte entre deux extrêmes : l’émancipation par la puissance ou l’aliénation par la facilité. Demain, aurons-nous le courage d’inventer une technologie “habitable”, capable de conjuguer audace et humanité – ou choisirons-nous de la laisser à ses propres mirages, dans la cave des illusions ou au septième ciel des brevets en sommeil ?




