À chaque époque ses folles promesses : hier les grands travaux, aujourd’hui les semis de dollars et les pousses de l’IA. Telle la Silicon Valley cultivant son Green Deal à base de seed funding, la Tech s’acharne à vouloir faire pousser des licornes sous néon blanc, oubliant que même le jardinage nécessite de la patience – et un bon plan du potager. Sur ce terreau fertile mais instable, la levée colossale du fonds Primary Ventures agit comme un arrosoir magique pour une génération de start-ups, arpentant les Amériques à la recherche du prochain unicorn grass. Pendant ce temps, le monde réel attend encore que ces petites graines prennent racine durablement…
Derrière le rideau marketing, la Start-up Nation tente pourtant de conjurer la malédiction du cycle sans fin du « pitch, pivot, plantage ». Par peur du pourrissement, certains endossent le rôle d’humoristes désabusés. À ce titre, le récent podcast Build Mode prend la tangente là où LinkedIn ne laisse plus que l’étalage glossé des victoires. Isabelle Johannessen y propose, non sans ironie, de raconter la start-up « into the wild », des nuits blanches à la recherche du Graal du business model, où le meilleur plan B reste l’humour noir. Parce qu’entre une levée de fonds et deux crash tests, la capacité à rire ensemble d’une glissade budgétaire est devenue le nouvel indicateur de résilience.
Mais l’humour a-t-il sa place face à l’insolente ambition des machines ? Motional, l’enfant (terriblement) fusionnel de Hyundai et Aptiv, prépare son retour sur le circuit des robotaxis autonomes, équipé de la surenchère classique : less humans, more AI! Ce virage « AI-first » est à la fois l’ultime joker et la meilleure excuse pour différer la date de livraison de la voiture sans chauffeur réellement autonome – la promesse tenace du « niveau 4 » qui fait rêver Wall Street et bâiller Main Street. Pourtant, le strip de Las Vegas, où Motional s’essaie à la conduite prudente, ressemble plus à un tapis d’essais qu’à l’eldorado du transport public.
La vraie récolte de la Tech, c’est peut-être la capacité à transformer plantages collectifs en expérimentation constructive (ou en bonne blague du lundi matin).
La boucle est bouclée : des fonds qui lèvent pour faire germer plus vite que la nature ne le permet, des podcasteurs qui moissonnent la vérité crue derrière les succès simulés, et des ingénieurs qui bricolent la colonne vertébrale cognitive des véhicules comme s’il s’agissait de hackathons éternels – tout est affaire de cycles, de tâtonnements, d’échecs et de itérations. Ce ballet d’investissement et d’innovation ressemble in fine à une immense start-up d’État, où chaque acteur s’obstine à croire que l’imprévisible (un bug, une panne, un embouteillage algorithmique) se résoudra à coups de millions ou de podcast bien sentis.
Mais alors, à l’heure du seed nation, où l’homme, l’argent et la machine se disputent le rôle-titre de la pièce, qui s’occupe vraiment du terreau ? Entre les promesses d’une IA généralisée, les récits à la première personne et l’abandon du bon vieux « fail fast » pour le « fail fun », la Tech semble oublier l’essentiel : l’expérimentation, oui, mais à condition de ne pas confondre culture intensive et fake agriculture. Demain, quand le prochain cycle s’amorcera et que les mêmes questions reviendront – lever, pivoter, automatiser –, on se souviendra peut-être que toute récolte ne vaut que par la qualité de ses racines.



