Comment expliquer que Sequoia Capital, figure de proue du capital-risque, décide aujourd’hui d’investir massivement dans trois des plus grands compétiteurs de l’IA générative, alors que cette pratique était autrefois fermement proscrite à la Silicon Valley ? L’annonce de son entrée dans la levée de fonds gigantesque d’Anthropic, à côté de ses participations déjà actives dans OpenAI et xAI, soulève de nombreux points d’interrogation.
Pourquoi ce revirement stratégique aussi soudain ? Traditionnellement, les fonds de la trempe de Sequoia choisissaient leur “champion” sectoriel, évitant soigneusement tout brouillage d’intérêts. N’est-ce pas précisément ce que Sam Altman, le patron d’OpenAI, rappelait sous serment l’an passé lors d’un procès intenté par Elon Musk ? Il obtenait alors que l’accès aux informations ultra-sensibles d’OpenAI serait coupé aux investisseurs s’ils misent activement chez un concurrent. Pourquoi ce garde-fou qualifié de “standard” semblerait-il aujourd’hui si facilement être franchi ?
Le timing de Sequoia intrigue d’autant plus que la levée menée par GIC (Singapour) et Coatue s’annonce colossale : chacun apportant 1,5 milliard de dollars, et l’objectif étant de dépasser les 25 milliards au total pour valoriser Anthropic à 350 milliards. Un chiffre qui ferait presque doubler la valeur de l’entreprise en quatre mois. Microsoft, Nvidia, et d’autres géants sont aussi de la partie. En misant sur Anthropic, Sequoia ne joue-t-elle pas un jeu dangereux où l’accès à la data stratégique pourrait se retourner contre elle ?
Pourquoi Sequoia prend-elle aujourd’hui le risque de parier sur tous les chevaux de la même course ?
Cette décision semble d’autant plus radicale que Sequoia s’était illustrée par une position très dure sur les conflits d’intérêts il y a à peine quatre ans. En 2020, elle avait abandonné 21 millions de dollars d’investissement dans Finix, jugeant la startup concurrente de Stripe, autre pépite de son portefeuille — une démarche exceptionnelle, sorte de memento du code d’éthique VC. Alors faut-il y voir un changement culturel post-remaniement des têtes dirigeantes, Roelof Botha ayant justement quitté la barre au profit d’Alfred Lin et Pat Grady, lesquels n’ont pas hésité à remettre en cause les dogmes historiques du fonds ?
Ou peut-être est-ce la nature même du secteur IA qui force la main ? À l’heure où Anthropic prépare son IPO, où OpenAI et xAI rivalisent à coups de milliards pour la suprématie de l’intelligence artificielle, est-il encore possible d’éviter toute position croisée ? Ou les mastodontes du capital-risque seraient-ils désormais condamnés à accumuler les conflits pour rester dans la course — quitte à s’exposer au risque de fuites d’informations stratégiques innommables ?
La proximité d’Alfred Lin avec Sam Altman — renforcée par une histoire commune remontant à l’époque de Loopt et de la chasse aux talents pour Stripe — rebat, peut-être aussi, les cartes de la gestion des “chasses gardées”. Se pourrait-il qu’aujourd’hui, en 2024, les réseaux et les intérêts liés des dirigeants pèsent plus lourd que les règles tacites du vieux capital-risque américain ?
Alors que Sequoia ne semble plus avoir de tabou à sortir du jeu du “winner takes all” et que la possibilité d’une entrée en Bourse d’Anthropic agite déjà le marché, il reste à savoir si ce grand écart stratégique inspirera ou effraiera ses concurrents. Sommes-nous aux portes d’une nouvelle ère où la frontière entre éthique et opportunisme financier se redessine à la faveur de la ruée vers l’IA ?
Source : Techcrunch




