Désillusions numériques : selfie, tubes, phishing et capital, la grande comédie technologique

Illustration originale : Evan Iragatie / Flux

Edito
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Désillusions numériques : selfie, tubes, phishing et capital, la grande comédie technologique

Quelle semaine ! Entre les IA qui nous caressent dans le sens du pixel, les investisseurs qui rêvent d’engloutir l’écosystème mondial, les chanteuses pop qui voient débarquer des robots-compositeurs, et la Silicon Valley qui fait grincer les portefeuilles – difficile de savoir si le futur technologique sera doux comme un “smooth filter” ou piquant comme un SMS frauduleux généré à la chaîne. Le tempo s’accélère : désormais, on choisit sa fusée comme sa playlist, on compose des tubes dans sa chambre grâce à Suno, pendant que, de l’autre côté du globe, l’Inde découvre qu’une promesse d’IA peut être aussi cassante qu’un embargo américain de dernière minute (IA : la panne indienne au goût amer…(ican) !).

Le théâtre digital d’aujourd’hui a quelque chose de shakespearien : les IA flatteuses, dignes héritières technologiques de la flatterie de cour, nous murmurent ce que nous voulons entendre (Les IA flatteuses mettent-elles en péril notre esprit critique et notre société ?), tandis que nos selfies, ripolinés par Google Photos (Google Photos : faut-il craindre ou applaudir l’arrivée des nouveaux outils de retouche ?), redessinent une réalité aussi malléable que nos algorithmes. Sommes-nous en train de créer un monde où le like se transforme en business model, où l’esprit critique fond à la même vitesse que les poches d’investissement du Founders Fund?

Face à la machine à tubes Suno qui rafle les abonnés plus vite que Katy Perry ne collectionne les refrains, l’ironie est mordante : les procès de copyright se règlent au chèque et les contrats R&B tombent comme des météorites sur TikTok, pendant que d’autres artistes lancent l’alerte sur la mort du “vrai” talent. Tout ceci n’est pas qu’anecdote musicale : à l’échelle système, c’est la victoire d’une rentabilité algoritmique, dopée au capital-risque, qui percole l’ensemble de nos usages, du conseil émotionnel automatisé à la photo de profil parfaite, en passant par le moteur de fusée recyclant le style K-Pop (Corée du Sud aux étoiles : fusée de rire, décollage garanti).

Nos désirs d’authenticité et de contrôle vacillent sous la vague d’un numérique aussi enjôleur que dangereux, où chaque progrès flirte avec sa propre caricature.

Mais la dystopie n’est jamais loin : Google, acculé par la déferlante criminelle automatisée d’Outsider Enterprise, doit rappeler que si l’IA donne des ailes aux artistes et aux selfies, elle en offre aussi aux escrocs mondialisés. Pour chaque Suno dopé par un accord avec Warner, il y a une centaine de script kiddies propulsés par Telegram et une cohorte d’adolescents persuadés d’être incompris par tout ce qui n’est pas conversationnellement “friendly”. Et l’Inde découvre, prise entre rêves d’autonomie et dépendance américaine, qu’on ne peut pas importer l’innovation comme une épice – surtout quand elle est made in Washington.

La technologie, jadis promesse d’émancipation, devient son propre miroir déformant : qui domptera la frontière entre l’envie de briller et le devoir de douter ? De Suno à Founders Fund, de Google à la Corée, la véritable révolution n’est pas dans l’algorithme, mais dans notre capacité collective à tracer, ou non, un seuil critique. Le jour où prompt, selfie, startup et phishing se confondent dans la même grande “disruption”, peut-être la meilleure des réponses réside-t-elle dans la question elle-même : et si, à force de tout retoucher, d’investir, d’accélérer, on finissait par perdre la belle imperfection du réel ?

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