Et si, au lieu de la plume de Jefferson ou du panache de Franklin, notre époque révolutionnaire s’écrivait à coups de bots, de prompts et d’emojis dans une salle de réunion Zoom sans fin ? De la Déclaration d’indépendance revisitée sur Google Doc aux bras de fer sur l’avenir de l’IA et de la gouvernance algorithmique mondiale, l’Histoire semble aujourd’hui condamnée à se répéter à travers des interfaces de messagerie collaborative. Mais si l’on pensait autrefois que la technologie aiderait à trancher les débats, il faudrait admettre qu’elle se contente bien plus souvent de les complexifier… ou de les automatiser jusqu’à l’absurde.
Là où Grok, le chatbot superstar de xAI, patauge dans l’actualité et distribue les fake news comme des friandises, la gouvernance de l’IA s’invente désormais dans la rue et chez les citoyens: la Pro-Human AI Declaration réunit scientifiques, politiciens de tout bord, penseurs du MIT et anciens conseillers à la Maison-Blanche dans une improbable recherche du bouton “off” universel. C’est l’ultime paradoxe: plus l’IA s’invite dans nos vies, plus la société semble réclamer le droit de… lever la main pour dire stop.
Cette inflation du “tout automatisé”, qu’il s’agisse de décider qui doit dialoguer avec l’armée, co-rédiger des manifestes ou – plus prosaïquement – répondre à vos tickets d’assistance, fait des ravages bien au-delà des sphères du pouvoir. L’acquisition de Forethought par Zendesk montre un SAV devenu usine à bots censée réenchanter la relation client, tandis qu’à l’autre bout du spectre, la jeune pousse Complyance promet de révolutionner la conformité des données grâce à une armée d’agents d’IA. Reste un détail : la vraie prise de risque – juridique, humaine, éthique – n’est-elle désormais plus que le problème… du dernier humain encore debout sur le pont?
Dans la grande marche de l’histoire numérique, même l’utopie collaborative finit par générer de la solitude algorithmique et de l’épuisement automatique.
Car l’automatisation, vantée comme libératrice, s’avère un formidable élargisseur du stress: les études de terrain l’affirment, l’IA prolonge le bureau jusque dans les insomnies, gonfle la charge sans faire sauter le plafond des salaires et nourrit le mythe d’employés “augmentés”… jusqu’à l’électrochoc du burn-out généralisé. Finalement, la question n’est plus de savoir si la prochaine révolution viendra par le laser-fusion solaire ou par l’IA de conformité, mais bien si nous saurons utiliser ces technologies sans y sacrifier les pionniers sous-payés, les employé·es surmenés… et le simple goût du risque maîtrisé.
À toute époque sa promesse: le progrès devait nous rendre libres et puissants; la déferlante algorithmique nous livre plutôt des sociétés où chaque click, chaque ticket et chaque incident sont surveillés, corrigés, automatisés… mais où la responsabilité ultime, le dernier arbitrage moral, restent obstinément humains. Jefferson aurait-il sauvegardé son brouillon dans le cloud ou l’aurait-il oublié dans les limbes d’un drive partagé ? À nous de choisir si l’avenir s’écrit à plusieurs mains, ou seulement selon la logique froide et opaque des bots qui ne demandent jamais de pause.




