Tech : Le retour du couscous numérique ou la vengeance des “slow funds”

Illustration originale : Evan Iragatie / Flux

Edito
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Tech : Le retour du couscous numérique ou la vengeance des “slow funds”

Quand on regarde le grand cirque du capitalisme technologique contemporain, difficile de ne pas voir dans l’empilement frénétique des acquisitions de Bending Spoons une sorte d’orgie consumériste : tout s’achète, tout se recycle, même les cadavres exquis de la Silicon Valley. L’ancienne fierté locale – l’artisanat numérique, la pizza code à la main – a cédé la place aux IPOs bodybuildées où chaque app avalée compte côté portefeuille, pas côté innovation. À ce stade, le colosse italien ne collectionne plus des sociétés, il recolle l’industrie, façon patchwork en mode “qui a la plus grosse assiette d’abonnés ?”. Est-ce ça, le grand rêve tech du XXIe siècle : l’assemblage méthodique de miettes ?

Ce jeu du Monopoly infini n’est pourtant qu’un miroir déformant des travers du capital-risque contemporain. Tandis que les géants se disputent les restes, d’autres prônent un retour au bon sens, à la lenteur, voire à la discrétion : Stacy Brown-Philpot et son Cherryrock Capital s’opposent frontalement à la logique carnassière des mega-rounds pour défendre le “slow venture”, l’investissement patient, sélectif, presque bucolique. Dans cette ère de la “valeur gonflée à bloc”, il ne s’agit plus de trouver la licorne à cornes dorées, mais de s’attarder sur ces “underinvested” – les laissés-pour-compte du venture, ceux pour qui le mot “diversité” n’est ni cheval de Troie marketing, ni ligne de reporting opportuniste : c’est de la statistique qui inspire.

Le parallèle est savoureux : d’un côté, les cuillères italiennes ratissent large, avalant tout ce qui traîne, jusqu’aux icônes fatiguées (AOL, tu nous entends ?), dans une logique d’accumulation cyclothymique. De l’autre, Cherryrock Capital impose un minimalisme presque zen : une poignée de paris, triés sur le volet, portés non par l’audace débridée mais par la patience et la qualité. Mais voilà, dans un monde sous stéroïdes, avoir le nez dans les feuilles de route à 36 mois peut passer pour de l’insouciance, ou pire, du passéisme. Qui, aujourd’hui, prend le temps de mesurer, de cultiver plutôt qu’extraire ? Mesurer plutôt que spéculer : voilà la pierre philosophale de cette nouvelle dissidence tech, qui préfère l’alchimie lente au rendement instantané.

À force de racheter des apps, certains transforment les canards boiteux en licornes, d’autres misent sur le retour au jardinage… Mais qui récoltera vraiment les fruits ?

Et n’est-ce pas ironique ? Plus la tech s’institutionnalise, plus elle rêve à ses origines garage et caféine, tandis que ses mastodontes recousent les tissus éclatés de la innovation-washing. Les fonds “rétro” deviennent soudainement avant-gardistes, et chaque entité rachetée n’est plus qu’un morceau de Lego dans une tour de Babel numérique. Ce sont donc ces deux faces d’une même pièce qui s’affrontent : cultiver patiemment des idées minoritaires ou avaler le marché par lambeaux ? Quand l’investissement se veut humble, il devient subversif ; quand il se drape d’audace, il frôle parfois l’indigestion.

L’issue ne sera sans doute ni purement artisanale ni totalement industrielle : on entre sans le vouloir dans une ère où l’innovation pourrait paradoxalement naître de la méthode, de la sélection, du recyclage intelligent comme de la patience obstinée. La vraie disruption sera-t-elle de bâtir lentement pendant que les autres courent colmater les brèches ? Ou alors, finalement, la tech n’invente-t-elle que des clones améliorés de ses propres survivants ?

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