Louer le cerveau, vendre le cloud : la Silicon Valley ou le racket de la souveraineté

Illustration originale : Evan Iragatie / Flux

Edito
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Louer le cerveau, vendre le cloud : la Silicon Valley ou le racket de la souveraineté

Ouvrez grand vos parapluies, une averse de nuages s’annonce sur la planète tech. Tandis que Meta s’improvise broker de serveurs IA à la criée, vendant la puissance de ses data centers comme de vulgaires légumes sur le marché (version Manhattan, niveau calories), d’autres géants jonglent avec la pluie de données pour préserver notre précieuse intimité… Ou du moins le prétendent-ils au micro. Car si Meta rêve de transformer la sueur de ses ingénieurs et de ses GPU en une nouvelle Bourse de la donnée, dans la vallée d’en face, Apple peaufine sa statue de saint patron du privé, brandissant Siri comme le nouveau coffre-fort digital tout en gardant Google dans la boucle, ni vu ni connu.

Le secteur, autrefois ravi de jouer à qui aura le plus gros modèle génératif, glisse désormais vers une philosophie bien plus matérialiste : qui contrôle l’électricité, contrôle l’intelligence. À croire que, derrière l’enjeu apparent de la “confidentialité” chère à la nouvelle Siri, se cache surtout la course à la fortune via la location de cerveaux électroniques : plus question d’intelligence, il faut maintenant vendre du muscle (de calcul). Et les frontières de ce business ressemblent plus à un Rubik’s Cube suisse qu’à une frontière infranchissable : la souveraineté promise par Cupertino doit composer avec les intérêts bien pesés de Mountain View, voire des marchés émergents et de leur propre vision du capitalisme.

L’affaire Meta-Manus en est le parfait exemple : ce que l’on rentre par la porte de l’éthique, on l’exporte parfois par la fenêtre réglementaire. Une startup IA ballotée entre Pékin, Washington et Singapour, des milliards en jeu, et des États qui manient régulations, restrictions et “déménagements” stratégiques comme des bonus de start-up. À ce jeu de l’oie réglementaire, il ne s’agit plus d’avoir la meilleure technologie — il faut savoir où coiffer sa licorne pour esquiver le prochain orage réglementaire chinois ou américain. Le “Singapour washing” n’est qu’une version modernisée du grand nettoyage fiscal, version IA.

Sous le voile du progrès technologique, c’est un carnaval de transferts de capital, de calcul et de responsabilités, où l’Europe fait tapisserie et le citoyen trinque sans jamais être vraiment invité.

L’alliance contre-nature de la compétition IA et de la “protection” du consommateur offre une scène aussi absurde qu’un sommet sur la neutralité du cloud sponsorisé par les trois plus gros vendeurs de serveurs de la planète. Derrière chaque promesse marketing, chaque fusion transfrontalière, c’est toujours la même question qui grince : qui contrôle les données que nous croyons protéger, et à qui va la véritable souveraineté algorithmique ? Pendant que Meta invente la location de cerveaux et qu’Apple arrange son storytelling autour de la vie privée, la réalité devient une pièce de théâtre sans dramaturge, manipulée par des intérêts bien plus vastes que la “souveraineté” du consommateur moyen.

Demain, louerons-nous notre vie privée comme on loue des serveurs, refilant au passage nos dilemmes citoyens en bonus aux plateformes, ou oserons-nous réclamer un ticket d’entrée dans la grande loterie du pouvoir numérique ? La tectonique des clouds ne cesse de remuer, et sur cette scène de géants, l’illusion d’un choix réel s’évanouit au rythme de décisions toujours plus opaques.

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