Dans l’empire des algorithmes, il ne reste guère de place pour la décence, la nostalgie, ni même la poésie. À l’heure où Meta ferme sans vergogne les portes de WhatsApp aux chatbots IA généralistes qui n’ont pas grandi dans son propre jardin bio, certains rêvent d’un numérique ouvert, authentique, voire civilisé. Cette semaine, la tech européenne se cabre, les startups veulent s’habiller comme à Versailles, et une poignée de nostalgiques tente de ressusciter les orphelins de Vine, comme si on pouvait vraiment inverser le flot de la cafetière algorithmique mondiale.
La nouvelle croisade « chat-bot-lait européen » illustre plus que jamais le syndrome du videur de boîte : Meta veut les clés, les autres restent sur le pas de la porte. Les injonctions de la Commission européenne à ne pas laisser la fête IA tourner à la monoculture relèvent autant de la défense de la concurrence que d’une tentative désespérée de sauver une certaine vision de l’internet : celle d’un espace un peu bruyant, certes, mais où chacun a le droit de poser une question existentielle à la machine de son choix. Mais finalement, est-ce vraiment d’ouverture qu’on rêve… ou simplement d’être invités ?
Il suffira peut-être de regarder de l’autre côté de l’Atlantique : là-bas, alors que les mastodontes automatisent à tour de bras, quelques irréductibles relancent l’étendard de la créativité humaine. diVine, ce revival improbable de Vine, s’érige ainsi en bastion anti-IA—un lieu où la technologie devient la gardienne de l’authenticité, au moment même où les outils open-source et les protocoles décentralisés redeviennent tendance. Mais à force de vouloir purger l’innovation algorithmique du moindre soupçon d’artificialité, ne risque-t-on pas de faire du passé une prison dorée ? Les “guardians” de la vérification, aussi bien intentionnés soient-ils, ressemblent parfois à ces videurs qui finissent par refuser tout le monde à l’entrée, sous prétexte de trop bien sélectionner.
Sous le vernis de la technicité, la bataille de l’authenticité s’affiche comme le vrai terrain de lutte sociale de la décennie.
Mais, pendant que certains filtrent les flux numériques comme on surveille une cave à vin, d’autres s’appliquent à fourbir leurs bonnes manières pour ne pas effrayer les vieux riches avec leurs rêves de disruption. Le nouveau “code de la route du savoir-vivre” de la Silicon Valley (l’école des bonnes manières pour CEO) renvoie à la trouille panique de voir la tech assimilée à une génération d’ours en hoodie. La civilisation des startups doit désormais s’apprendre à la fourchette, parce qu’il ne suffit plus d’automatiser le dialogue : il faut savoir tenir une coupe de champagne en pitchant son app anti-pigeon voyageur. Tout cela, au fond, nous dit que la révolution numérique, entre IA verrouillées, souvenirs trop humains et mondanités bien huilées, hésite perpétuellement entre fermeture, ouverture, et le bon usage d’un couteau à poisson.
Ce qui apparaît, c’est cette oscillation permanente — entre une nostalgie fantasmée, une automatisation anxieuse et un désir de civilité triomphante. Dans ce monde ferme-ouvre, vérité-mascarade, c’est peut-être le droit à la bizarrerie qui manque cruellement : l’imperfection, l’imprévu, l’humain non scripté. Peut-être qu’au fond, l’esprit numérique, pour retrouver son souffle, devra d’abord apprendre à tolérer un peu plus de chaos — et de poésie — entre deux algorithmes trop raffinés.




