Bienvenue dans la nouvelle ère où la levée de fonds n’est plus une affaire de tableaux Excel mais un défilé de selfies, de stories et de threads explosifs. Dans cette Silicon Valley relookée par la génération TikTok, le business se mêle à l’influence, et l’influenceur-businessman supplante le vieux hacker anonyme, désormais relégué à l’obscurité virtuelle. Tout le monde veut « casser l’internet », mais on en vient surtout à se demander si le véritable pitch des startups ne se fait pas désormais dans les flux Instagram et LinkedIn plutôt que devant les fonds d’investissement. Un véritable cirque où le storytelling s’immisce jusque dans le code source.
Ce spectacle de la tech s’exhibe chaque année dans les allées du TechCrunch Disrupt, véritable miroir aux illusions où influenceurs, VC et PDG starisés échangent punchlines et postures, entre deux selfies avec une IA ou un fondateur fraîchement « unicornisé ». Le stand BattleField n’est plus qu’un show : pour percer, il faut choquer. Le buzz remplace l’innovation profonde, et la compétition de bullshit atteint son paroxysme, portée par les augures de l’IA – qui, à l’instar de Vinod Khosla, vantent une géothermie providentielle, pendant que d’autres parient sur la bulle suivante sans se mouiller la cravate. Même le débat moral a son moment viral, quand la tech se rêve plus pure que le sport — c’est dire si tout est possible.
À côté des paillettes et des éclats de voix, l’ombre grandit : la guerre moderne n’est plus celle des brevets, mais des sources. L’affaire Grokipedia révèle à quel point les vérités alternatives s’infiltrent en toute discrétion dans les réponses de ChatGPT et consorts. Qui décide encore de ce qui est vrai quand la désinformation se glisse dans les algorithmes comme une tique dans une toison trop propre ? Derrière le vernis du progrès, la pluralité des sources n’est parfois qu’une illusion de diversité : la vérité se réinvente à chaque refresh, et Musk peut rire tout son soûl de Wikipedia, il a surtout compris que l’influence ne se gagne plus dans l’édition, mais dans l’algorithme.
La nouvelle frontière de la tech n’est plus le génie ni même l’expertise, mais la capacité à imposer la narration — quitte à écraser la nuance au passage.
Dans cette ère où chaque pitch doit buzzer, il ne suffit plus de raconter son histoire, il faut la faire deviner avant même que l’interlocuteur ait formulé le besoin. Voilà la promesse de Gemini, l’IA-miroir de Google, qui s’invite dans vos pensées privées, devinant vos habitudes avant vous – pour mieux vous vendre trois lots de chaussettes assorties à vos stories Instagram. La techno n’est plus ce qui relie les gens ou optimise le monde, c’est ce qui devance nos désirs, les fabrique, et les recycle dans la grande tambouille des influenceurs et des plateformes.
Ainsi, à force de transformer chaque fondateur en légende personnelle, chaque salon en scène sociale, chaque IA en oracle omniscient, n’aurait-on pas oublié que derrière la viralité, la techno n’a de sens que si elle parvient à reconnecter la société aux faits, à la réalité – et non à son simple reflet algorithmique ? Après tout, qui fabrique vraiment le futur : les bâtisseurs silencieux, les conteurs bruyants, ou l’algorithme qui décide qui l’emporte ? Sous les feux croisés de la hype, du capital et de l’infobésité, c’est peut-être là, dans l’interstice entre la promesse et la réalité, que l’innovation devra de nouveau chercher sa voix.




