Ce matin, la lueur de vos écrans sent le paradoxal : pendant que Google rêve de vous réveiller avec sa dose quotidienne de « Dreambeans » personnalisées, les CEO de la Silicon Valley se réveillent visiblement avec une furieuse envie de cliquer sur « tout remplacer par de l’IA » dans leur back-office RH. À la croisée de ces deux utopies, notre quotidien devient un immense terrain de jeu automatisé, où il n’est plus si clair si c’est l’humain qui guide la machine ou l’inverse.
Chez Google, le mythe de l’IA inspirante se pare d’une jolie mousse marketing : Dreambeans s’installe sur vos smartphones pour transformer vos miettes de données en expériences. Loin de la simple application de suggestion, elle promet de métamorphoser votre parcours de vie via quelques routines d’analyse nocturne et des « perles » d’opportunités matinales. Mais sous la baguette caffeinée de Mountain View, l’ »enrichissement » quotidien ressemble furieusement à une énième couche de captation attentionnelle, savamment dissimulée sous la bannière bienveillante du bien-être numérique.
En coulisses, la logique économique tisse ses liens. On comprend que, pendant que l’IA rêve de stimuler votre bonheur, d’autres rêvent de stimuler leur trésorerie. Ainsi, OpenAI s’est offert Hiro pour doper ses capacités de conseil financier… en licenciant gracieusement toute velléité de concurrence humaine. Sur le papier, c’est la promesse du portefeuille augmenté ; dans la pratique, c’est plutôt la grande braderie des talents, broyés pour recoder le bon vieux calcul mental en API propulsée par l’apprentissage automatique. Bref, la boucle est bouclée : vos souvenirs deviennent des « moments de vie » suggestions, vos dépenses sont disséquées à coups d’algo, et entre deux notifications, votre emploi disparaît sous un déluge de pseudo-innovations.
Nos existences formatées par l’IA oscillent désormais entre suggestion personnalisée et dégraissage optimisé, la frontière entre inspiration et éviction n’ayant jamais été aussi floue.
Il ne faut donc pas s’étonner si l’industrie technologique, accroc à la productivité algorithmique, vit un « AI washing » généralisé : pendant que les PDG vantent « la révolution IA qui va tout faire », la majorité des suppressions de postes sont maquillées en avancées visionnaires… quand elles cachent en réalité la peur panique de rater le train (et la prime) du siècle. Le comble, c’est que la surchauffe managériale ne fait que déplacer le goulot d’étranglement de la productivité du côté des décideurs, ceux-là mêmes qui rêvaient justement d’en être affranchis. Tenter de masquer les limites humaines derrière l’écran magique de l’IA, c’est invariablement réveiller le fantôme du bug — impossible à licencier, lui.
Si chaque brique de notre quotidien, de la balade spontanée suggérée à la gestion de nos économies, se fait avaler par la pieuvre IA, ne risque-t-on pas d’y laisser, au passage, tout ce qui faisait la couleur de l’imprévu humain ? La prochaine frontière n’est plus technique, mais existentielle : transformer nos vies en « expériences optimisées » ne fait pas forcément de nous des existences épanouies. L’équation « tech = progrès » ne tient plus si la variable « sens » n’est jamais questionnée — et si notre premier réflexe, demain matin, c’est de demander à notre Google IA… comment rêver sans elle.




