Express, partout, pour tous ? Quand la technologie tente de masquer l’impatience humaine

Illustration originale : Evan Iragatie / Flux

Edito
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Express, partout, pour tous ? Quand la technologie tente de masquer l’impatience humaine

L’époque est à la vitesse et à la dissimulation, de la livraison fulgurante en Inde à l’esbroufe algorithmique made in Silicon Valley. Que nous disent ces obsessions de l’immédiateté, de l’intelligence empaquetée dans des lunettes sans logo, ou encore de la tentation de tricher même quand on est censé incarner la pointe de l’ingénierie allemande ? Peut-être qu’à force de vouloir accélérer le quotidien, la technologie ne fait qu’exacerber nos failles humaines : l’envie, l’impatience, la crédulité et, surtout, le goût du gain. Les « micro-fulfillment centers » poussent plus vite que les vaches sacrées en Inde, pendant que les ingénieurs de Volkswagen oublient les fondamentaux de la confiance, préférant jouer à la Bourse façon Netflix plutôt que de rester les gardiens de la mobilité durable.

Même la conversation est contaminée par la précipitation : quand l’IA prend du recul, ce n’est que pour éviter de nous froisser, cherchant le bon dosage entre l’écoute de nos névroses et la distribution de données neutres. OpenAI promet de moins nous materner avec GPT-5.3 : ironie de l’histoire, il fallait des protestations massives d’utilisateurs sur Reddit pour que la machine cesse de nous renvoyer notre propre fragilité à la figure. Mais à force de calibrer le ton de l’assistant, ne risque-t-on pas de gommer ce que l’on recherche initialement dans la technologie : la friction, la surprise, le pas de côté qui nous force à repenser nos choix ?

Sur nos nez débarquent enfin les lunettes connectées – mais cette fois, sans Ray-Ban ni Oakley, « by Meta ». C’est dire comme la confiance dans les marques a muté : on ne veut plus d’un logo rassurant, mais d’une surcouche algorithmique qui analyse, traduit et murmure à notre oreille les secrets du monde. Les « Meta Glasses » ambitionnent de rendre le wearable omniprésent, en promettant la vie augmentée pour tous les budgets, pendant que Snap préfère vendre l’élite du gadget à un tarif qui ferait rire Jeff Bezos. Reste à savoir si ce qui manquait à la lunette connectée était un assistant sans écran ou simplement un cas d’usage qui ne fasse pas lever les yeux au ciel à chaque selfie.

Quand la technologie promet d’être partout, reste à savoir si elle sert vraiment chacun – ou si elle ne fait que masquer, sous des artifices d’innovation, les éternelles limites de l’humain.

Difficile d’ignorer le fil invisible entre les dark stores cache-misère des grandes villes indiennes et les bureaux feutrés de la tech où l’on prépare en douce ses profits juteux. Dans l’un comme l’autre cas, le progrès n’est jamais neutre : la rapidité confine à la précarité (pour l’emploi, comme pour la sécurité psychologique), la connectivité tente de masquer le vide de l’usage – et pendant qu’on promet l’accès instantané à tout, certains n’hésitent pas à s’offrir un ticket pour la prison en espérant passer entre les mailles du filet. Même Volkswagen, champion du hardware, succombe à la lasagne morale où le génie technique sert la cupidité individuelle.

Finalement, on tient là la vraie universalité de la technologie d’aujourd’hui : elle est partout, mais elle ne tient rien pour acquis. Elle rase nos anciennes croyances tant qu’elle y trouve une opportunité. Que reste-t-il, sinon la nécessité de désirer moins vite qu’on ne consomme, d’être moins impatients que nos applications, et surtout d’apprendre à dire non – aux dark stores, aux lunettes qui pensent à notre place, et aux ingénieurs avides de shortcut ? La révolution n’a peut-être plus besoin d’écran, mais elle passe toujours par l’interrogation de notre part d’humanité.

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