Qu’ont en commun le polyester de vos baskets « retour de soirée », un Neo qui range moins les jouets qu’il empile les cartons, un crew de satellites en quête de Mars, vos statuts WhatsApp fraîchement reliftés et les petits bijoux connectés qui surveillent votre rythme cardiaque ? Rien – à part le goût du « changement de paradigme », cette quête perpétuelle qui fait courir tout ce petit monde sur un tapis roulant qui, avouons-le, finit par ressembler à une boucle algorithmique où le progrès tourne parfois en rond, la planète tangue et l’innovation balaye (maladroitement) la poussière sous le tapis.
Commençons par la mode et sa promesse inlassable d’avenir plus propre – ou du moins moins sale. L’industrie textile, épouvantail écologique, tente de s’extirper du cauchemar de ses déchets grâce à l’ingéniosité de start-ups comme MacroCycle, qui rêve de recycler le polyester à prix discount en économisant 80% d’énergie. Mais la « révolution circulaire » annoncée pourrait vite tourner carré si, dans d’autres recoins de la techno, la logique de profit rattrape la vertu prétendue : car rien ne bouge pour l’environnement tant qu’il ne s’agit pas d’argent. En un mot, l’industrie promet, l’entrepreneur innove, mais c’est le portefeuille du géant qui commande. Et la recette plaît jusque dans les entrepôts où Neo, la vedette domotique, renonce à l’idéal du foyer pour sauter dans le grand bain de la manutention industrielle (lire ici).
Ces humanoïdes y trouveront, au moins, une poussière moins sentimentale que celle du salon. En parlant de poussière, le drama Roomba (ici) incarne cette fuite en avant : trente-cinq ans d’aspiration robotique, la consécration YouTube via les chats cascadeurs et, au final, une cruelle leçon de mondialisation. Pionnier hier, relégué aujourd’hui à la sous-traitance la moins glamour du secteur sous la pression conjuguée d’Amazon, de la Commission, et d’une armée de robots chinois. Mais ne riez pas trop vite : dans notre foutoir numérique, les Roomba et autres wearables de santé (par ici) partagent une maladie chronique – celle d’enfanter aujourd’hui les e-déchets de demain, gavés de puces, de circuits et d’une trace écologique plus profonde que la playlist DJ « Premium Only » (voir là) en soirée branchée sur le cloud.
Finalement, le progrès court toujours un peu plus vite après lui-même qu’il ne balaye les conséquences de ses propres succès.
Or, tandis que nos gadgets deviennent plus savants, nos plateformes, elles, se font plus méfiantes. Loin d’être de simples lieux de passage, elles verrouillent, uniformisent, filtrent ce qu’elles offrent et interdisent ce qu’elles craignent. La dernière embrouille entre Meta et l’Italie ou le revival suspect du statut WhatsApp forcent à l’évidence : derrière l’innovation, chacun rêve de contrôler la porte, de tenir le micro, de garder la donnée et d’amadouer le régulateur. La promesse d’ouverture se traduit dans les API en autant de verrous, d’appels à l’ordre, de clashs entre bots – et de combats titanesques pour savoir qui aura le droit de (vous) parler, et sous quelles conditions.
En définitive, la tech moderne ressemble furieusement à un costume mal recyclé : clinquant à l’extérieur, mais rempli d’étiquettes qu’on préfère cacher. De la conquête de l’espace par Blue Origin (lire ici) à la moindre notification, tout paraît dicté autant par l’espoir collectif que par l’entêtement de l’industrie à se réinventer tout en consolidant ses positions. L’essentiel, pourtant, n’est peut-être pas la prouesse technique ou l’audace marketing, mais la capacité à relier les initiatives fragmentaires en une réflexion vraiment globale sur ce que chaque innovation coûte, crée, détruit… et laisse derrière elle, dans la course insatiable au « toujours plus connecté, toujours plus jetable ». Voilà, la « révolution » du jour peut toujours attendre : ce soir, on éteint le Wi-Fi… ou on relance le Roomba ?




