De l’élégance perdue à la réinvention sans remords : l’IA, fossoyeur sarcastique de la Silicon Valley

Illustration originale : Evan Iragatie / Flux

Edito
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De l’élégance perdue à la réinvention sans remords : l’IA, fossoyeur sarcastique de la Silicon Valley

Internet adore les morts-vivants, mais il ne laisse aucun répit à ceux qui traînent les pieds. Demandez à Ask Jeeves, majordome désormais à la retraite, alors que la Silicon Valley jette ses anciens sur le trottoir du numérique… pour faire place à de nouveaux « agents » chatoyants comme Muse Spark de Meta. Mais cette nouvelle vague d’intelligences, embauchée à coups de milliards et licenciant à tours de bras comme chez Cloudflare, pose une question cruciale : l’innovation est-elle toujours synonyme de progrès… ou bien de déshumanisation et d’optimisation brutale?

Vaste ironie : pendant que Meta rêve d’une armée d’IA « parallèles » pour résoudre tout, du devoir de maths au coup de blues de Messenger, la bonne vieille recherche polie d’Ask se fait éjecter du jeu, trop lente et pas assez scalable — presque une parabole de notre époque qui préfère les réponses instantanées, même improvisées, aux questions élégantes. Cette accélération s’incarne chez Cloudflare où, à force de célébrer la productivité « 100 fois plus vite grâce à l’IA », on fait automatiquement la chasse à l’humain. L’agent conversationnel remplace le majordome en livrée : même efficacité, infiniment moins de panache.

Mais faut-il blâmer ce culte de l’accélération si toute la tech respire la même urgence ? Supabase suscite alors un vertige paradoxal. La startup open source, adulée par les codeurs « vibes » et les fonds souverains, refuse le « sh*tification » et le confort des grands groupes, préférant grandir avec ses propres outils et sa légitimité. Alors que certains licencient au nom de l’IA, d’autres investissent massivement dans l’automatisation… pour finalement rêver la même chose : l’abolition de la complexité, l’effacement des frontières (mais aussi, accessoirement, du salariat).

Au pays des bots, seuls les développeurs dormiraient sur leurs deux oreilles si la prochaine crise actionnariale ne les rattrapait pas d’un clic.

Ce scénario vaut aussi pour Grindr ou TikTok, où l’innovation (hyperlocalisation, croissance débridée, trading algorithmique à la moindre crise d’actionnariat) s’accompagne de sacrifices privés et publics : vie privée monnayée contre contenu pertinent, souveraineté numérique sous hypothèque de fonds exotiques, loyauté communautaire bousculée par des deals de coulisses. À force d’automatiser les échanges, la tech nous vend de l’intelligence, mais ressuscite aussi ses vieux fantômes : la dépendance à la finance, la conquête du feed local, le contrôle du quotidien… même juridique, puisqu’on legaltechise désormais les tickets Jira chez Sandstone.

Finalement, la grande mutation numérique n’a rien d’une réinvention : c’est un recyclage effréné où l’on enterre les majordomes sentimentaux pour glorifier des agents neuronaux, tout en confiant notre angoisse existentielle à la promesse d’une IA omniprésente mais jamais rassurante. Quitte à ce que l’utilisateur, simple mortel, se retrouve oscillant entre nostalgie et vertige devant ce théâtre. La prochaine vraie question à poser (mais à qui, maintenant que Jeeves a raccroché ?) n’est pas : « À quelle vitesse pouvons-nous aller ? » mais : « Jusqu’à quand tiendrons-nous debout sur ce tapis roulant qui s’accélère tout seul ? »

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