La promesse de l’ère digitale semblait claire : intelligence cumulée, efficacité universalisée, sécurité béton et, pourquoi pas, une montée mécanique de prospérité pour tous. Mais à force d’empiler rachats, bouleversements stratégiques, virages à 180° et licenciements justifiés par le dogme de l’IA, la tech ressemble aujourd’hui à un cirque darwinien où chaque acteur court après son propre mirage de disruption.
On a vu cette semaine Google engloutir Wiz dans une orgie de milliards, sacralisant la start-up derrière une trilogie sacrée : IA, cloud et cybersécurité. Mais avons-nous assisté à la victoire de l’innovation ou au symptôme d’une économie malade de sa propre spéculation, où chaque licorne courtisée manipule le géant qui la convoite ? On croyait l’humain au centre, pourtant c’est la logique du murmure à l’oreille de la machine qui détermine désormais la valeur d’un business. Plus que jamais, la croissance s’achète au prix fort, surtout si elle permet – sur le papier – de verrouiller un segment clef du monde numérique à venir.
Ailleurs, la mutation tourne à la fugue opportuniste. Regardez Allbirds qui, sans complexe, abandonne ses baskets pour revêtir la brûlante parure du GPU-as-a-Service, façon NewBird AI. Dans cette farandole de rebranding échevelée, tout devient transposable — un logo, un style, un bilan. Peu importe la compétence si l’étiquette “IA” scotche les investisseurs comme des gamins devant la vitrine d’une boutique de gadgets. On ne pivote plus : on téléporte ses ambitions, sans GPS, là où le capital risque se livre… au moins pour un trimestre ou deux, avant que les chaussures de running ne servent à fuir la prochaine crise de gouvernance.
Dans l’économie de l’IA, celui qui ne pivote pas, se fait promptement désindexer.
Aujourd’hui, les chaises musicales de la tech ne se jouent plus seulement dans les ventes d’actifs ou les directions stratégiques, elles orchestrent surtout une valse implacable des emplois : ClickUp remplace des salariés par 3 000 IA internes, les marketeurs se font balayer par les conversational agents, la “productivité” devient le masque chic du dégraissage industriel. Les data centers, eux, suffoquent sous la demande en watts, comme le décrit l’offensive de Niv-AI pour optimiser le moindre kilowatt, tandis que la société civile se réveille (enfin ?) pour questionner les fondations éthiques et juridiques d’OpenAI, trainée devant la Justice sur sa capacité à autoréguler ses monstres.
Voilà l’état de la disruption : dans un monde où tout devient “as a Service” — sécurité, cloud, GPU, automobile, voire culture d’entreprise —, le risque n’est plus de rater le prochain festival de pitchs ou de ne pas acheter son billet Disrupt à temps, mais de voir la technologie forger, consommer et finalement dévorer ses propres paradigmes à vitesse exponentielle. La question n’est plus de savoir qui dominera, mais si cette course à l’adaptation perpétuelle ne finira pas par lessiver tout sens, toute responsabilité et, pourquoi pas, les dernières places debout dans la transformation à la chaîne.




