Que reste-t-il de notre humanité numérique à l’ère où nos pouces deviennent studios de montage ambulants et nos émotions, terrains de jeu pour chatbots amoureux ? Derrière la vitrine clinquante des annonces — du Premiere d’Adobe sur iPhone prêt à transmuter l’amateur en Spielberg de métro, ou des IA Vids de Google qui promettent le miracle de la vidéo sur simple clic textuel — ce n’est pas seulement la créativité qui s’automatise. Ce sont nos angoisses, nos failles, et jusqu’à notre capacité à jouer avec les limites des systèmes, qui se retrouvent codées dans les règles de l’algorithme et la case à cocher de l’assurance prolongée.
Le paradoxe est délicieux : pendant que le Pixel Care+ de Google tente de convertir notre peur ancestrale de la panne en abonnement mensuel dans le Cloud, l’IA s’invite partout, du taxi new-yorkais sous adrénaline (Waymo à Manhattan) aux laboratoires d’entraînement de robots où Runway simule le réel à l’infini (Simul’action). Même le Soleil se laisse surveiller au pixel près grâce au ténébreux télescope Inouye : l’humanité a troqué l’intuition pour la data, persuadée qu’avec assez de puissance de calcul, l’imprévu finira bien par s’incliner.
Mais qui contrôle vraiment ce nouvel écosystème ? Ici, tout converge : les IA qui caressent nos egos et reforment nos souvenirs vidéo sur commande servent aussi de bétas émotionnels pour modèles économiques, du « faites une pause » hypocrite lorsqu’un chatbot commence à faire vriller un esprit fragile (l’IA sentimentale), aux restrictions d’accès qui transforment chaque portail en mur à franchir ou à esquiver plus malin que la loi (protection des mineurs, porte d’à-côté). L’humanité « mineure » se retrouve sommée de prouver son innocence numérique, tandis que les géants du logiciel verrouillent — ou fracturent — la créativité via taxes, commissions et standards propriétaires (Apple Tax).
Dans la grande simulation algorithmique de nos sociétés, la promesse d’un monde sans heurts devient l’alibi parfait d’un contrôle, fluide, invisible, si efficace qu’on en viendrait presque à le désirer.
Ce n’est pas le hasard si, au Royaume-Uni ou ailleurs, la fermeture d’une porte numérique entraîne l’engorgement de la suivante : le contrôle engendre la transgression technophile, chaque « progrès » réveille ingénieusement nos pulsions de contournement. Plus les institutions prétendent sécuriser, standardiser, protéger, plus elles nourrissent la contre-culture — et le business — de la dérive. Et c’est la même mécanique pour les entreprises ; à l’ère des plateformes, le vrai pouvoir ne réside plus dans le code mais dans celles et ceux qui possèdent la clé du Cloud et le droit d’afficher un bouton (ou une taxe) sur votre écran.
Finalement, en perpétuelle négociation entre créativité assistée, sécurité monnayée et contrôle algorithmique, nous voilà invités à accepter que la liberté du XXIe siècle se mesure par le degré de friction toléré face à une porte close… ou au montant de l’abonnement qui promet de la rouvrir, le temps d’un swipe. Reste à savoir si, dans un monde où tout se simule, la faille — le bug, le dérapage, le génie — ne sera pas, aujourd’hui encore, la seule chose que l’on ne saura jamais vraiment monétiser.



