L’intelligence artificielle se glisse partout : de vos conversations un brin timides sur Bumble à l’élimination impitoyable des nids-de-poule, en passant par les micro-apps bricolées en sept minutes top chrono et un cloud saturé de puces dopées. Le futur, que dis-je, le présent, ressemble surtout à une déferlante de bots cherchant désespérément à s’inventer une utilité, quitte à réécrire les règles du flirt, du transport ou de l’appel au SAMU. Pendant que Karnataka veut interdire les réseaux sociaux aux ados, WhatsApp serre la vis sur les spammeurs, Google et Nvidia jouent au pâtissier du silicium, et OpenAI collectionne les zéros sur son carnet de comptes comme d’autres swipent à gauche.
Ne cherchez pas la cohérence, elle n’est pas de ce monde : l’IA diagnostique les maladies et les cœurs solitaires, note vos selfies, négocie des billets verts à la Silicon Valley, repère les failles de bitume ou de la démocratie électronique, construit ses propres outils à chaque caprice d’usage, et le tout sans la moindre supervision humaine digne de ce nom. Cette omniprésence, on la retrouve jusque dans le contrôle de nos échanges quotidiens via WhatsApp, où les messages publicitaires sont désormais rationnés comme des tickets de pain d’un autre temps — histoire que votre tranquillité ne soit pas totalement algorithmée.
À trop s’ébattre dans ce monde saturé d’intelligences artificielles, une question de fond émerge : voulons-nous d’une société où chaque problème — santé, romantisme, voirie, logistique ou simple procrastination du choix du restau — dépend du bon vouloir d’un coach, d’un pod autonome, d’un chatbot, ou d’un assistant qui code (plus ou moins) à la volée une micro-app éphémère pour régler nos désirs du jour ? Est-ce la liberté ergonomique ultime ou un panoptique douillet qui archive toutes nos faiblesses sous couvert d’innovation ?
Du flirt aux nids-de-poule, du cloud à la micro-app maison, la tech rêve de réparer l’humain mais pourrait bien, à force d’ingérence, ne plus lui laisser grand-chose à réparer par lui-même.
Ce qui se joue en toile de fond, c’est un affrontement feutré entre le besoin d’efficacité, la soif de contrôle — qu’il s’agisse de sécurité des enfants, de santé publique ou de pure rentabilité financière appuyée sur la publicité prédictive de l’IA — et la crainte d’un univers où l’action humaine s’efface derrière des algorithmes qui outillent tout, filtrent tout, suggèrent tout. Même les plus discrets progrès digitaux, comme la bataille anti-spam de WhatsApp ou la gestion pro-active des infrastructures urbaines, masquent une tendance plus profonde : l’acceptation paresseuse d’un monde où ce qui échappe à l’IA inquiète davantage que ses excès.
Il reste à savoir si, à force d’abandonner les petites galères, les incertitudes triviales — et, osons-le, la spontanéité — à des IA, nous n’en viendrons pas à créer une société sous perfusion technologique permanente, où la meilleure preuve d’humanité consistera peut-être, en fin de compte, à refuser une suggestion de bot … et à assumer la maladresse, le trou dans la chaussée ou le râteau amoureux. Et si braver la friction ou l’imprévu devenait le dernier luxe analogique accessible à notre temps digitalisé ?




