« On ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs… sauf quand ces œufs valent 200 millions de dollars ! » Voilà un adage qui résume à merveille l’aventure de Cerebras Systems, la startup qui s’est frayée un chemin entre les miettes de processeurs pour construire la plus grosse puce d’intelligence artificielle au monde. Aujourd’hui, Cerebras s’affiche fièrement en bourse, des milliards de dollars en poche, des fondateurs qui clignotent sur la liste des milliardaires, et des clients comme OpenAI ou AWS qui toquent à sa porte. Mais il y a cinq ans, la boîte vacillait dangereusement sur le fil du rasoir… et pas celui d’Ockham.
En 2019, courage ou inconscience, l’équipe Cerebras brûle 8 millions de dollars par mois pour résoudre un casse-tête techno que tout le secteur jugeait impossible : fabriquer une super-puce-méga-géante d’un seul bloc, plutôt que d’assembler plein de petites. Problème : à ce rythme, l’échec aurait eu un goût très amer (et amer, c’est pas la saveur préférée des investisseurs). Andrew Feldman, CEO et marathonien des réunions de board, venait régulièrement annoncer que la solution n’était… pas encore là, tout en brûlant joyeusement leur réserve de cash. Ambiance funeste, seulement tempérée par la conviction qu’à défaut de tenter, le projet était déjà condamné.
Leur idée : oublier le dé à découper et transformer une galette de silicium entière en une colossale centrale à transistors. Mais chaque micromètre de surface supplémentaire posait de nouveaux soucis : refroidissement, alimentation, intégration… À tel point que les ingénieurs chipoteurs (désolé) de l’industrie avaient jeté l’éponge depuis longtemps. Chez Cerebras, pas de mode d’emploi, ni de boulons adaptés. Ils devront carrément inventer une machine qui visse 40 vis à la fois sans casser la précieuse puce ! Il y a de quoi perdre la boule (de silicium).
Quand les plus grands cerveaux de la tech pensent que c’est foutu, c’est souvent là que l’étincelle arrive !
C’est finalement à force d’obstination — et probablement motivés par la peur de décevoir le banquier — que Cerebras réussit à faire fonctionner l’improbable bestiole. En juillet 2019, la lumière s’allume : la puce s’anime, l’équipe reste bouche bée devant… des LED qui clignotent. Niveau spectacle, on repassera, mais pour eux, c’est comme voir la naissance de Skynet (en moins effrayant). Feldman se souvient de ce moment comme l’un des plus grands de sa vie, ce qui est notable : il avait déjà vendu une startup à AMD pour quelques centaines de millions — du coup, il a quand même un point de comparaison.
Ce succès survient après un flirt raté avec OpenAI, qui avait envisagé le rachat de Cerebras, avant que ça ne tourne à la brouille chez les fondateurs d’OpenAI (le feuilleton continue). Désormais, Cerebras et OpenAI sont liés par un partenariat très juteux : OpenAI a prêté 1 milliard de dollars contre des bons de souscription d’actions, ce qui représente aujourd’hui une coquette somme de 9 milliards — le genre de prêt où on donne un rein, mais en silicium. Bonus : Cerebras a aussi promis, temporairement, de ne pas vendre ses bijoux à certains concurrents d’OpenAI – anthologique, non ?
Si certains y voient une clause de non-concurrence musclée, Feldman la décrit plutôt comme un simple régime, où Cerebras évite l’indigestion (façon « buffet à volonté ») en limitant sa clientèle. Mieux vaut ne pas avoir les yeux plus gros que le wafer : il faut d’abord digérer les premiers clients avant d’attaquer le reste du marché de l’IA. En attendant, qui pourrait imaginer que derrière ces deals à plusieurs milliards se cachent d’anciens bricoleurs convaincus qu’on pouvait vraiment réinventer la roue… mais en silicium extra large ?
Gardez donc un œil sur les futurs exploits de Cerebras… Après tout, dans le monde des puces géantes, il faut parfois savoir mettre tous ses œufs sur le même wafer !
Source : Techcrunch




