Quand l’edtech indienne trébuche en pleine marche triomphale et que l’intelligence artificielle promet de redessiner les règles du silicium, le roman-feuilleton de la technologie mondiale vire à la tragédie shakespearienne. L’ascension fulgurante suivie de la dégringolade d’Unacademy côtoie le mirage d’une IA toute-puissante capable de concevoir les cerveaux de nos machines ; deux faces d’une même médaille frappée par le sceau de la promesse brisée et de l’excès de confiance. Faut-il voir dans cette juxtaposition des effondrements programmés ou l’illustration que la hype, à elle seule, ne fait pas société ?
Dans l’arène indienne, le passage de l’exubérance à l’ascèse révèle à quel point le marché est vorace de narratifs de croissance infinie – qui se fracassent aussitôt la pandémie dissipée. Unacademy, qui tanguait sous le poids de recrutements frénétiques et de millions investis, digère à présent une cure amaigrissante digne d’un coach Instagram en burn-out, tandis qu’un Physics Wallah, plus frugal, a choisi de prouver qu’un management rationnel surpasse l’esbroufe pailletée. Et que fait Gaurav Munjal ? Il s’embarque déjà vers AirLearn, l’IA linguistique, laissant derrière lui le naufrage qu’il a (au mieux) négligé, au pire orchestré… L’entreprise avait pourtant tout pour réussir : dizaines de millions, investisseurs prestigieux, storytelling de la Silicon Valley indienne. Preuve, peut-être, que l’éducation, contrairement à la microélectronique, ne se scale pas aussi aveuglément que le code ou les datas.
À l’ouest, le fantasme de l’IA s’échine à ressembler à ce que l’edtech n’est plus : promettre des ruptures. C’est maintenant au tour de Cognichip et de quelques startuppers en transe, adoubés par des pontes du marché, de vendre la prochaine révolution, celle de la puce conçue à la vitesse de la pensée, et pour 25 % du prix. Mais, tels de nouveaux alchimistes, ils cherchent encore la pierre philosophale numérique : pas de client, pas de produit tangible, juste des promesses et des jeux de données synthétiques comme viatique. L’épopée du hardware sacrifié sur l’autel du deep learning nous rappelle celle de l’edtech : l’innovation, sans base solide et sans réelle compréhension du terrain, n’est qu’une bulle spéculative aussi fragile qu’un module logiciel open-source entre deux hackathons étudiants.
En tech comme en finance, l’illusion de la disruption permanente finit toujours par rencontrer la dure réalité des fondamentaux oubliés.
Et si, derrière ces promesses de réinvention radicale, se cachait une inlassable fuite en avant vers l’innovation pour l’innovation ? L’éducation, l’IA, les puces : tous branchés sur le même mode de financement, tous dépendants d’espérances parfois aussi ténues que la bande passante en ruralité française. Que ce soit à Bangalore ou à San Jose, les mêmes questions obsèdent : comment créer de la valeur dans le vrai, pas juste dans les slides d’investisseurs et les threads de X ? L’avenir n’appartient pas à ceux qui crient “révolution” à chaque release, mais à ceux qui comprennent que chaque système – éducatif ou électronique – n’est rien sans des bases solides, construites à la main, ligne à ligne, cerveau à cerveau.
Peut-être que dans la collision entre l’agonie feutrée d’Unacademy et la mégalomanie de l’IA générative des semi-conducteurs se dessine le vrai défi du XXIe siècle : savoir distinguer la transformation profonde du simple mirage, la révolution des cycles naturels d’essoufflement. Car si la technique ose tout, c’est même à ça qu’on la reconnaît… et c’est bien là toute notre tragédie contemporaine – croire que la prochaine disruption sera plus solide que la précédente, dans un perpétuel reboot de l’utopie.




