Robots au volant, IA au tribunal et le stylet dans la plaie : Éloge de la société branchée-débranchée

Illustration originale : Evan Iragatie / Flux

Edito
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Robots au volant, IA au tribunal et le stylet dans la plaie : Éloge de la société branchée-débranchée

On croyait avoir tout vu dans la grande parade du progrès technologique : des adolescents confiés à une flotte de robotaxis Waymo – sans permis, mais avec TikTok et une supervision parentale par appli interposée. La génération Z, jadis chaperonnée jusqu’aux limites du parc municipal, se retrouve désormais libérée, motorisée et, paradoxalement, sous le regard numérique et rassurant de la Silicon Valley. Bienvenue à Nashville, laboratoire où autonomie rime avec algorithme et où la sortie du collège s’organise sur fond de code source.

Cette révolution roulante n’est pourtant qu’un rouage du vaste mécanisme de la disruption, où l’on accouche dans la douleur de sociétés hybrides, mi-humaines, mi-machines. Car que trouve-t-on de l’autre côté du rétro ? Des startups qui cherchent à casser la monoculture de la tech, non pas par le logiciel open-source, mais par la diversité programmée dès le premier recrutement. La diversité, ce Graal rebattu, est ici pensée comme un composant essentiel du firmware entrepreneurial, trop souvent ajouté a posteriori en mode “patch correctif” quand le réseau commence à sentir le renfermé du boys’ club. Leah Solivan, la “cheffe cuisto” de Taskrabbit, le martèle : c’est dès la genèse qu’on plante les graines de l’écosystème — et non lors de l’énième levée de fonds entre deux brunchs Palo Alto.

Mais levons les yeux du People Ops, et plongeons dans le nouveau sport national : la judiciarisation dopée au GPU. Nvidia, grand manitou du silicium, déserte un instant la salle d’arcade AI pour investir chez Legora (les Suédois de l’IA pour juristes), bien décidé à transformer la justice en match de boxe algorithmique. Ici, les codes sources remplacent les codes civils, et chaque procès devient une compétition internationale de supercalculateurs à cravate. D’ailleurs, la bataille pour l’empire juridique se joue à coups de millions, de slogans dignes de la Fashion Week, et d’ambassadeurs tout droit sortis de Netflix. Les robots gagnent le barreau et les ados le trottoir : décidément, l’autonomie se négocie sur tous les fronts, là où des IA façonnent notre rapport à la mobilité, à l’équité… et à la réussite sociale.

Une société qui confie ses enfants à des robotaxis et sa justice aux GPU rêve probablement d’un monde où même la créativité serait automatisée — à la pureté minimaliste près d’une page blanche numérique.

Car, dans ce concert de modernité, qui s’arrête vraiment pour écouter le silence d’une page blanche ? Les ancêtres des carnets intimes s’appellent désormais reMarkable Paper Pure : tablette ascétique pour créatifs qui veulent fuir la rumeur sociale, se réapproprier le geste de l’écriture, et caresser l’illusion d’un cerveau délivré de notifications. Pendant que la tech promet l’hyperproductivité par la diversité, l’hyperjustice par la puissance de calcul et l’hypermobilité par l’IA adolescente, elle vend aussi du minimalisme haut de gamme, 399 euros le retour à l’essentiel.

In fine, c’est tout un puzzle de contradictions qui s’assemble : une génération biberonnée à la connexion permanente que l’on embarque, la conscience tranquille, dans des voitures autonomes sans conducteur ni permis ; un secteur qui répète la même révolution de la diversité et de l’inclusion tout en recyclant les mêmes modèles de succès ; une justice qui s’automatise à coups d’accélérateurs de particules, pendant que l’écriture manuelle ressuscite sous un design scandinave. À force de digitaliser chaque pan de l’existence, la technologie reconfigure nos rites de passage et nos récits collectifs. La question, dès lors, n’est plus de savoir vers quel futur nous filons, mais à qui – ou à quoi – nous laissons le soin de tenir le volant.

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