Les dessous de l’innovation ressemblent souvent à un ballet mal chorégraphié, où la synchronisation est illusoire et la sécurité, précaire. Dernier exemple en date : la plateforme Coupang, géant du e-commerce sud-coréen, vient de faire tomber le masque pour révéler une fuite colossale de données – cinq mois de discrétion, puis 34 millions de clients mis à nu. Au même moment, à l’autre bout du globe, les robotaxis Waymo bloquent en fil indienne les carrefours californiens à l’extinction des feux tricolores. Deux continents, une même interrogation : notre obsession pour la technologie s’arrête-t-elle juste avant la ligne à ne pas franchir, ou la franchit-elle en dormant ?
On aurait aimé croire que les désastres numériques n’étaient que des hoquets, des incidents isolés vite colmatés par la toute-puissance algorithmique. Mais s’il est un fil conducteur entre le piratage de Coupang et la panique des robotaxis, c’est bien l’incapacité chronique à anticiper l’imprévu. Ici, la faille humaine – un ex-employé aux ambitions peu patriotiques, là, la faille logicielle – des IA paralysées dès que la réalité déraille. Il est piquant de voir que, qu’on confie nos paniers d’achats ou nos vies à la technologie, celle-ci trébuche toujours sur un scénario non-anticipé ou sur la vétusté de ses défenses.
Mais au fond, n’est-ce pas la nature même du progrès d’être sans cesse en retard sur les risques qu’il génère ? Les autorités coréennes n’ont toujours pas terminé leur chasse à la taupe tandis que le Japon et Taïwan croisent les doigts contre la contagion. Les supercalculateurs de Waymo, eux, découvrent humblement que la vraie “fleet response team”, ce sera peut-être toujours une poignée d’opérateurs humains sous-caféinés pris d’assaut par un ballet d’incidents simultanés. La course entre protection et innovation devient ubuesque : chaque avancée réclame mécaniquement un double budgétaire pour la contenir.
Tant que nos vies s’interfacent à la vitesse de la lumière, chaque court-circuit technique devient un test sociétal grandeur nature.
Ici gît le vrai terrain d’expérimentation de la tech : non dans les chiffres vertigineux du cloud ni dans les kilomètres parcourus sans conducteur, mais dans la tolérance collective à l’incident, au bug, au détournement. Il y a une ironie presque tragique à voir la confiance publique rongée par cette succession d’épisodes. Peut-on vraiment durcir les régulations plus vite que les pirates ne les contournent ? L’intelligence dite artificielle deviendra-t-elle un jour résiliente, ou restera-t-elle pour toujours cette promesse fragile, en quête d’une “mise à jour d’urgence” dès que la ville tangue ou que la cybersécurité vacille ?
Le numérique promet la perfection du code ; la société, elle, reste imparfaite – et il est grand temps de relier nos espoirs technologiques à la modestie du réel. Ceux qui rêvaient d’un futur infaillible devront peut-être s’habituer à sa vulnérabilité fondamentale. Reste alors la question à un milliard d’octets : préférerons-nous vivre avec l’incertitude de la technologie… plutôt que sans elle ?




