Comment les startups de la tech, censées incarner l’innovation et l’exemplarité, se retrouvent-elles mêlées à des affaires dignes d’un polar industriel ? Faut-il s’attendre à voir de plus en plus d’entreprises de la Silicon Valley s’aventurer sur le terrain glissant de l’espionnage et de la guerre judiciaire ? Ces dernières semaines, les projecteurs se sont braqués sur Deel et Rippling, deux stars des RH, plongées dans une saga où accusations, coups bas et enquête pénale s’entremêlent.
Tout est parti d’une révélation explosive : le Département de la Justice américain aurait, selon le Wall Street Journal, ouvert une enquête criminelle visant Deel. Le motif ? L’embauche présumée d’un espion chargé de soutirer à Rippling des informations ultra-stratégiques. Deel nie en bloc avoir été informée d’une enquête, joue la transparence et n’hésite pas à accuser son rival de manigances médiatiques. Mais pourquoi cette querelle prend-elle une telle ampleur ? S’agit-il d’une simple rivalité économique ou bien d’une lutte pour la domination d’un marché estimé à plusieurs milliards ?
À bien y regarder, les deux entreprises semblent prêtes à tout. Rippling, qui n’a pas commenté publiquement l’affaire, a déjà lancé des poursuites civiles contre Deel en mai, renforcées en juin par des accusations dignes de la mafia (via la célèbre loi RICO). Les faits allégués? Un employé ripostant confesse, sur le banc d’un tribunal irlandais, avoir livré sur un plateau les secrets commerciaux de Rippling — données clients, feuilles de route, informations stratégiques. Deel, de son côté, riposte avec sa propre plainte et accuse Rippling d’avoir aussi recours à l’espionnage, cette fois-ci en se faisant passer pour un client. Mais qui dit vrai dans cette guerre à couteaux tirés ?
Une affaire qui s’apparente davantage à une série judiciaire américaine qu’au monde feutré de la tech.
Le plus perturbant reste le climat de paranoïa où baignent désormais les protagonistes. L’ex-espion de Rippling, qui collabore désormais avec la justice, affirme craindre pour la sécurité de sa famille, évoquant filatures et menaces. Si l’avocat de Deel s’est d’abord défendu, il a ensuite dû reconnaître l’existence d’une surveillance commandée sur l’informateur. Véritable mafia de la Silicon Valley ou emballement médiatico-judiciaire ? Et que dire des récents éléments bancaires, qui retracent un transfert éclair de fonds — de Deel vers l’épouse d’un dirigeant, avant d’atterrir sur le compte du fameux espion ?
Dans cette tempête, les deux groupes se sont entourés de pointures du barreau. Alexandre Bouaziz, le cofondateur de Deel qualifié de « cerveau » du complot, s’est attaché les services d’un ténor de la défense. Rippling a pour sa part confié sa cause à l’avocat vedette Alex Spiro, connu pour fréquenter les stars de la tech et du showbiz. Les salles d’audience pourraient bien devenir le nouveau champ de bataille des start-ups les plus en vue.
Curieusement, ce feuilleton judiciaire ne semble pas refroidir les investisseurs. Les levées de fonds s’enchaînent – 300 millions de dollars pour Deel en octobre, 450 millions pour Rippling en mai – avec des valorisations folles dépassant les 16 milliards de dollars. Faut-il conclure que dans la Silicon Valley, le scandale ne ternit jamais le potentiel de croissance, bien au contraire ?
Cette saga soulève une ultime question, sans doute la plus troublante : le capital-risque récompense-t-il l’audace… ou l’absence totale de scrupules dans la conquête des marchés de demain ?
Source : Techcrunch




