Délégation, abdication : bienvenue dans la Silicon-Valley du lâcher-prise

Illustration originale : Evan Iragatie / Flux

Edito
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Délégation, abdication : bienvenue dans la Silicon-Valley du lâcher-prise

L’automatisation gagne du terrain, que ce soit sur la route, dans nos messageries professionnelles ou dans nos classeurs Excel, et une question impertinente persiste : jusqu’où va notre consentement — et notre inconscience — face à l’omniprésence de l’intelligence artificielle sur nos routes, dans nos open spaces ou jusque dans la cave de nos serveurs ? Il semblerait que déléguer fasse désormais partie de notre patrimoine culturel : laissez la voiture conduire, laissez Copilot rédiger votre rapport, laissez Zenzap organiser la gestion des sauces barbecue, et tant pis si une faille cPanel transforme votre serveur en fête foraine pour hackers. À force de confondre autonomie et abdication, il n’est pas interdit de craindre que nous déclinions bientôt, à défaut de mot de passe, la devise de l’automate : « faites comme chez vous ».

Quel est donc ce miracle de la confiance qui nous pousse à monter dans un robotaxi Waymo importé de Chine, alors même que la polémique Tesla rappelle que l’IA, en cas d’accident, a surtout appris à jouer à cache-cache avec les responsabilités ? Dans la Silicon Valley, chaque centime levé dans la mobilité autonome l’est aussi pour lisser l’expérience utilisateur — au sens propre, tant il est tentant d’automatiser jusqu’au nettoyage de la voiture. Les États-Unis se demandent s’ils doivent supprimer les pédales de frein et, en Europe, les robotaxis arrivent dans des sociétés à la fois fascinées et méfiantes. Au final, la nouveauté est surtout juridique : l’absurdité bureaucratique avance à la vitesse du cloud.

Dans les bureaux, la tendance est la même : qui, parmi les millions de collaborateurs Microsoft, a vraiment choisi d’utiliser Copilot ? Adopter ou subir, telle est la question — du moins tant que le responsable IT n’a pas cédé à l’intégration par défaut dans Word, Excel ou PowerPoint. On célèbre la productivité, en oubliant que l’IA qui vous propose votre prochain graphique Power BI a aussi, potentiellement, la clé de votre stratégie commerciale. Et la fête continue du côté de Zenzap, le grand prêtre de la messagerie « Zen » pour l’entreprise : plus c’est simple, plus ça attire. Slack a vieilli, WhatsApp est trop convivial : passons à la sécurité enveloppée de « fun », jusqu’à la prochaine notification de violation de données.

L’automatisation, c’est la tranquillité d’esprit… jusqu’à ce qu’une faille nous rappelle que se reposer sur l’IA, c’est parfois sombrer dans le sommeil profond du bon sens.

Le revers de ce grand bal algorithmique, ce sont les fissures du quotidien : une vulgaire faille cPanel qui jette la lumière crue sur la fragilité de nos infrastructures. Piratage potentiel, serveur à patcher en urgence, administrateur insomniaque : c’est bien joli, la promesse de l’autonomisation digitale, mais elle fonctionne mieux quand la porte d’entrée n’est pas grande ouverte. Derrière l’écume des pitchs et des levées de fonds mirobolantes, c’est toujours la sécurité qui fait défaut — et qui finit par rappeler à l’ordre les rêveurs du tout-automatisé.

Au bout du compte, alors que la frontière entre magie technologique et chaos algorithmique s’estompe, c’est peut-être la confiance qui devient notre ressource la plus rare : difficile à bâtir, rapide à perdre, quasi-impossible à patcher. Une société qui délègue tout à la machine – de la tenue du volant à la rédaction du compte-rendu de réunion – s’avance doucement vers son miroir noir : celui où la confiance est automatique, mais la responsabilité toujours débranchée.

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