Sommes-nous devenus les cobayes involontaires d’un capitalisme technologique qui se cherche autant qu’il s’autocélèbre ? Cette semaine, la scène mondiale numérique ressemble à un immense speed dating où chaque géant de la tech tente frénétiquement de s’offrir sa part de cerveau d’intelligence artificielle – que ce soit en empilant des milliards chez OpenAI, en multipliant les appareils qui épient notre posture sur nos chaises de télétravailleurs avec Deep Care (Isa), ou en misant sur nos poignets transpirants façon Whoop. Pendant ce temps, la sécurité des données s’évapore et la confiance semble se dissoudre, à l’image du désastre du check-in japonais Tabiq ou du procès Apple contre OpenAI qui fait planer sur l’IA un parfum de crise existentielle.
Jamais la notion de “confiance” n’a semblé si fragile, alors même que les objets connectés s’immiscent jusqu’à notre rythme d’hydratation et notre oxygénation pulmonaire. Deep Care et Whoop tablent sur un modèle d’abonnement pour mieux monétiser nos signaux bio-électroniques, nous promettant santé et performance là où l’on ferait bien de se demander jusqu’où va la promesse et où commence la fausse bonne idée. On surveille, on collecte, et pendant que nos montres s’enrichissent en données, nos identités, elles, peuvent finir sur le cloud public, accessibles d’un clic malheureux – l’affaire Tabiq l’a rappelé avec une ironie grinçante. À trop vouloir automatiser la transparence, c’est l’opacité des usages qui fuit partout.
Pendant qu’Amazon jongle avec les milliards et les alliances changeantes — investissant à la fois dans OpenAI et Anthropic — le reste de la chaîne alimentaire numérique subit ses avatars économiques. La fuite de OnePlus hors d’Europe et d’Amérique du Nord traduit bien cette fébrilité : la tech déserte, le hardware se replie sur le local, la promesse globale vacille. On externalise stratégie, innovation, voire attention à la sécurité, tout en internalisant la collecte de nos moindres signaux biologiques. Finalement, chaque crise interne, chaque procès inter-géants et chaque fuite de données compose le nouveau ballet d’une industrie qui change de partenaires à chaque mesure… mais garde le même tempo d’emballement.
L’innovation avance-t-elle vraiment quand ce sont les mêmes réflexes de prédation, de surveillance et de risque qui se dupliquent d’un secteur à l’autre ?
La saga judiciaire Apple/OpenAI cristallise toutes les contradictions du moment : coopération de façade, suspicion généralisée, et transfert massif de talents nourrissant autant la puissance d’entraînement que la défiance collective. La fuite n’est plus seulement une question de données ou de parts de marché, mais d’imaginaire – tout le monde rêve d’être le prochain leader, personne n’imagine encore assumer la responsabilité de l’écosystème commun. Une crise de confiance s’installe, entre objets qui promettent notre bien-être et systèmes qui mettent nos identités en suspens sur un fil. Peut-on encore faire confiance à ce monde technique qui a pour seule constante la promesse de bouleversement ?
Plutôt que d’aller chercher dans la dernière montre, l’appli miracle ou le procès retentissant la preuve que “la tech avance”, il serait peut-être temps de demander : avance-t-elle vraiment dans le bon sens ? Comme un smartphone à bout de RAM, l’écosystème technologique international commence à ralentir, saturé de ses propres excès et de la difficulté croissante à rester… digne de confiance.




