Où commence le progrès technologique et où finit-il par avaler toute nuance humaine ? Si l’on observe la semaine écoulée, le fil rouge de l’intelligence artificielle s’infiltre de la salle de consultation médicale aux salles obscures des Oscars, en passant par le portefeuille des codeurs californiens et les brainstormings sous GSheets. L’IA n’est plus un outil : elle aspire à devenir le tissu même de nos sociétés, oscillant joyeusement entre promesses de bien-être, jackpot inespéré et uniformisation créative. Inquiétant ou jubilatoire spectacle ? Chacun son malaise, chacun sa startup.
Ce lien, on le voit presque caricaturalement chez ChatGPT Health : l’algorithme débarque dans la santé avec ses diagnostics foireux et ses pourcentages erronés plus efficaces qu’une rumeur Instagram, mais promet aussi de désengorger ce système à l’agonie. Certes, confier nos résultats sanguins à une IA, c’est comme donner les clefs de chez soi à un cambrioleur bien éduqué : la promesse d’efficacité n’efface ni les hallucinations ni l’angoisse du pillage de données. Mais la tech promet de panser le monde – ou au moins, d’alléger la paperasse des médecins trop humains pour lutter contre la montagne de dossiers.
D’un pansement à une pluie d’actions : direction Silicon Valley, où l’IA a transformé le rêve américain en farce financière façon jackpot élitiste. Pendant que Dr. Bari demande une ordonnance d’humilité à ChatGPT, les “10 000 de la fortune” savourent leur stock-options dorées tandis qu’une génération de codeurs s’interroge : le progrès fait-il le bonheur, ou simplement des posts X anxiogènes sur le sens de la vie numérique ? La tech a beau promettre l’inclusivité, c’est surtout la reproduction d’une aristocratie masquée derrière des badges de conférence.
Quand toute la chaîne — de la consultation médicale au slide marketing — est optimisée par l’IA, reste-t-il encore un espace pour la surprise humaine ou juste pour des erreurs mieux emballées ?
Le dilemme du tout-connecté ne s’arrête pas là. Canva engloutit data, marketing et IA à coups de rachats affolés, jusqu’à flouter la frontière entre la créativité sauvage et la productivité administrative — la magie d’un bon design ne résistera-t-elle pas à l’uniformisation des workflows “intelligents” ? Pendant ce temps, chez Atlassian, l’automatisation collaborative promet d’abolir le PowerPoint chiant, mais risque aussi de formater l’innovation, doucement digérée par des IA “remixeurs” savamment greffés dans nos outils quotidiens. La collaboration sans friction, c’est aussi le risque d’une friction invisible, celle entre la norme algorithmique et l’étincelle humaine.
Même la consommation culturelle n’échappe pas à cette révolution tiède. Netflix a beau acclamer ses monstres relookés par del Toro ou ses chasseuses de démons en K-pop, l’Oscar du meilleur film lui reste refusé. L’audace algorithmique n’a pas (encore ?) détrôné l’alchimie de la salle obscure, ni la chaleur du popcorn partagé. Ainsi va l’époque : la tech réinvente tout, mais ne décroche que des médailles d’argent – pour l’instant. Peut-être est-ce là son pire défaut et son ultime chance : une perfectibilité sans fin, où chaque “remède” doit s’accompagner d’un doute et où la prochaine “big thing” n’est jamais celle qu’on croyait vraiment.




