Robotaxis, marieuses IA et caméras : l’innovation sous surveillance (et sous perfusion d’angoisse)

Illustration originale : Evan Iragatie / Flux

Edito
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Robotaxis, marieuses IA et caméras : l’innovation sous surveillance (et sous perfusion d’angoisse)

Bienvenue dans le grand casino numérique où, du Strip de Las Vegas aux open spaces surveillés et aux plateformes sociales qui rêvent d’être des séries Netflix interactives, l’innovation se dispute à l’anxiété collective, le big data au big drama, et chaque victoire de l’IA ressemble à un jeton lancé sur une table où la règle première reste l’imprévu. Il fut un temps où la technologie promettait de rationaliser nos villes et d’enchanter la vie privée ; aujourd’hui, elle ressemble davantage à un prestidigitateur qui, à force de sortir des tours de chapeau, finit par faire douter le public de sa propre perception.

Las Vegas et le pari risqué des robotaxis montrent que le progrès se mesure parfois davantage en nombre de véhicules autonomes sur la route – ou en nombre de régulateurs tentés de sanctifier le chaos algorithmique – qu’en inventions concrètes dont on a envie de devenir le cobaye. Le bras de fer entre Zoox et Waymo dans l’Amérique profonde, où chaque ville s’offre comme crash-test grandeur nature, en dit long : la tech a beau clamer replacer l’humain au centre, elle reste la créature de l’imprévisible, de la saturation, voire de l’erreur bien humaine. Faut-il redouter la saturation routière façon 1984 ou s’accrocher à l’illusion d’une ville sans chauffards ? Le choix n’appartient déjà plus au citoyen, mais à l’algorithme, puisque même Google Maps prétend s’improviser copilote, confident, voire sorcier cartographe qui, à coups de vidéo immersive et de recommandations personnalisées, dirige jusqu’à nos pas… et nos pensées.

Évidemment, cette personnalisation radicale ne s’arrête pas à la conduite. Les nouveaux réseaux sociaux façon Series ou Status AI incarnent cette ère où l’IA se mue en marieuse, agent de casting ou metteur en scène de soi-même. À l’heure où la génération Z préfère swiper dans iMessage que liker sur Facebook, chacun bricole son univers, son identité — et accessoirement, sa propre fiction sociale, où le réel n’est qu’un décor mobile qu’on réécrit chaque matin. Trop d’innovation tue-t-elle la spontanéité ? Faut-il se réjouir de l’immersion constante ou s’inquiéter d’un narcissisme assisté par la machine, désormais chargé d’animer nos amitiés comme de baliser nos routes ? Et pendant que l’on s’émancipe ainsi, caméras et plateformes multiplient surveillances et modèles économiques sur nos relations – jusqu’à Flock, champion des caméras qui s’emmêle dans ses propres filets et finit par licencier à la chaîne pour éviter de se faire plumer plus encore par la contestation citoyenne ou l’incompétence sécuritaire. La technologie qui devait rassurer devient boomerang : on collecte trop, on surveille mal, et les scandales, tel un mauvais cloud, s’accumulent au-dessus des business models fragiles.

Quand l’IA promet la liberté, elle nous guide, nous connecte et nous observe, brouillant sans cesse la frontière entre aide et emprise.

Voilà pourquoi, face à cette dystopie qui tourne parfois à la parodie, les Américains – même jeunes – ne se ruent pas sur l’IA de bon cœur (Pew Research dixit). L’innovation galopante se heurte à la défiance : tout le monde échange avec des chatbots, mais la moitié du pays préférerait encore discuter météo avec la voisine. Et qui pourrait leur donner tort au vu des exploits de pirates comme ShinyHunters, capables de pénétrer le saint des saints du FBI par une porte dérobée et d’exiger, en rançon, moins de dollars que de reconnaissance publique ? Voilà où la cyber-puissance conduit : plus de surveillance, plus de robots, plus de fuites, et moins de confiance partout.

À force d’automatiser nos choix, de confier trajets, amis, identité et sécurité au bon vouloir d’un serveur distant ou d’un automate conversationnel, on finit par tracer les frontières d’un monde où toute improvisation devient bug, tout grain de sable crise existentielle, et l’envie de décrocher, acte de résistance. Chacun se retrouve sommé de danser la valse de l’IA, tout en surveillant l’orchestre de peur que le morceau se transforme en marche funèbre pour la naïveté technophile. Peut-être est-ce cela, le vrai mirage du progrès : une ville, un réseau, un gouvernement ou un individu n’a jamais autant maîtrisé la technique… mais n’a jamais autant redouté d’en être, à son tour, le pion et la victime.

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