Défragmentation générale : quand la tech recolle (mal) les morceaux du monde

Illustration originale : Evan Iragatie / Flux

Edito
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Défragmentation générale : quand la tech recolle (mal) les morceaux du monde

Et si le vrai fil conducteur de la tech aujourd’hui n’était plus l’innovation, mais l’art de survivre au grand bazar de la fragmentation ? On investit, on régule, on interdit, on consolide – bref, on s’évertue à dominer un écosystème où l’incertitude règne et où chaque avancée technologique ressemble à une partie de Tetris où les pièces n’auraient jamais la bonne forme. Kompas joue à la roulette européenne en misant sur la relocalisation des industries, tandis que OpenAI tente de monétiser son AGI à coup de pub – et, entre deux, l’Europe force WhatsApp à partager ses jouets.

Dans cette société de l’optimisation permanente, l’IA s’impose comme le couteau suisse de la défragmentation. On la promet égalisatrice, comme dans le tutorat scolaire par IA, accessoire indispensable pour réparer une éducation à deux vitesses. Super Teacher va-t-il effacer le fossé social avec ses profs virtuels low-cost ou simplement déplacer le problème vers la prochaine frontière numérique ? À moins que l’IA n’annonce surtout l’avènement d’une société où chaque problème réel (éducation, travail, communication) sera “résolu” par un traitement algorithmique, sans jamais remettre en cause les fondements de l’injustice.

Le paradoxe, c’est que cette course à l’automatisation porte en elle une promesse de chaos organisé. Atlassian introduit fièrement ses agents IA dans Jira pour rendre le travail “plus fluide”, tandis que d’un autre côté, Recursive Superintelligence rêve d’une IA capable d’anticiper, corriger, et remodeler le monde sans humains au volant. Mais dans cette partie infinie, qui décide des règles, qui contrôle l’accès et, surtout, qui récolte les fruits ? Lorsque la “compute” devient la monnaie-étalon de l’intelligence, peut-on encore croire au mythe de la démocratisation par la technique ?

Sous couvert de progrès, la technologie s’érige chaque jour un peu plus en gardienne des logiques économiques, sociales et morales d’une société incapable de s’accorder sur ses propres priorités.

Ce n’est donc pas un hasard si partout fleurissent les interdictions de réseaux sociaux pour les mineurs : on tente de contenir la vague en érigeant de nouveaux murs – identitaires, réglementaires, culturels – pendant que des plateformes affichent une “interopérabilité” qui ressemble furieusement à un test de conformité. Même la créativité n’échappe pas à cette logique : la guerre Figma-Adobe-Canva se joue autant sur l’IA embarquée dans le design que sur la capacité à automatiser l’ennui ou à homogénéiser l’imagination au nom de la productivité (Figma par ici, Adobe par OpenAI ailleurs).

Le vertige de cette époque, c’est de voir la technologie endosser à la fois le rôle de solutionneur universel, de substitut moral, de barrière invisible et d’arbitre économique. Saurons-nous un jour reconnaître que la seule interopérabilité qui vaille ne s’obtient ni par décret, ni par code, mais par une remise à plat de nos ambitions collectives ? Ou bien laisserons-nous les algorithmes, une pub à la fois, décider quel monde habiter ?

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